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Full text of "Boëce consolé par la Philosophie. Traduction nouvelle"

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. V *+> . 



B O E C 



LA PHILOSOPHlS^ 



?RADUGT*ON NOUVELLE. 




A A PARIS, 

'■* chez -E ST IENNE LOYSON, au Palais, 
à Ionisée de la Gallerie des Prifonnicrs, », 



au Nom de Jésus. 

M. DC. L X X V I. 
AVEC PRIVILEGE DV ROT. 

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A MONSEIGNEUR 

LE PREMIER 

PRESIDENT- 




0NSE1GWEVR, 



Lors que Von fçaura que je 
riay pas mefine l'honneur ddefire 
connu de Vous , çÿ que ma Pro- 
fejjlon & mon Mimflere me ren- 
ferment dans les bornes d*une <bie ' 
retirée qui m'éloigne de toutes les 
<vcu 'és du Siecle s on croira aisé- 
/ - ,v\ a j j 



EPI S T RE- 

ment que ta feule vénération que 
j' ay pour vofire Vertu eft ce 
qui nia, porté a vous dédier cet 
Ouvrage.. Vn autre auroit pû 
y efire porté on par ce qtiil au- 
roit crû devoir a vofire Naifi- 
fance ,Vune des plus Illuflres de 
la Robe s ou par ce qtiil auroit 
crû devoir à vofire Dignité , ht 
plus grande & la plus auguÜe 
du Premier Sénat du Royaume . 
Mais pour moy , M O N S E /- 
CNE VR 9 je nay confideré 
en Vous que ce qui vous appar- 
tient véritablement y que ce que 
■vous ri avez, point reçeu de vos 
Ancefires , & que ce qui vous a 
rendu fi digne de Veflimc & du 
choix du plus Grand Monarque 
du Monde . l'ay confideré en 




EPI ST RE. 

Vous tant de Vertus Cbrefliennes 
que vous deve\ <L la Grâce du 
Ciel j tant de Vertus Morales 
que <nous tene\ de la Nature 
conduite par la Rai/on, & tant 
de diverfes Sciences que (vous 
ave^. acqui/ès par une longue 
Etude & par une Expérience 
conjonttnée. Ce font , M O N- 
SE IG NE VR , ces grandes 
£)ualitez.par où vous ave\ tant 
de reffemb lance avec T dut heur 
de la Confolation de la Philo- 
fophie, qui m'ont fait concevoir 
le dejfein de vous offrir la Tra- 
duction que f en ay faite. %Mais 
ce qui ni en a donne principale- 
ment la confiance , c efi cette Bonté 
qui vous efi fi naturelle , Cÿ qui 
fetnble faire yoflre Cara&ere par- 
ti iij 

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Digiti. 




E P I S T R E; 

ticulier; cette Bonté fi fage & fi 
judicieufe , que ny les Occupations 
continuelles , ny Rembarras des 
Affaires les plus difficiles, ne peu- 
vent jamais altérer. Je vous la 
demande pour l'Ouvrage que je 
vous prefente ; fefpere que la 
faifant paroifire envers tout le 
Monde, vous nelarefufere^pas 
à celuy qui efi avec toute forte 
d'e filme & de refpeB , 

MO NSEJ G N E VR, 



Voftre tres-humble & très- 
obeïflant Serviteur, 

F. N. Regnier, Ch. Reg. 



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PREFACE. 

I l’on eft obligé d’avoir de 
Teftimc pour tous les Ou- 
vrages des Grands Hom- 
mes, on doit avoir du ref- 
peét & de la vénération pour ceux 
qu'ils ont compofez les derniers- 
L’Efprit ne fait jamais déplus nobles 
efforts , que lors qu’il eft près d’ob- 
tenir la liberté qu’il a tant de fois 
defirée .parce qu’il agit d’une ma- 
niéré plus conforme à la vie dont il 
va joüir, qu’a celle qu’il va quitter. 
Boëce qui fe montre également fu b- 
til , éloquent y & folide en tous fes- 
Traittez, Ce furmonte Iuy-melme 
dans le Livre de fa Confolation, que 
les Sçavans ont toûjours confideré 
comme £on chef-d’œuvre. Il n’y pa- 




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PREFACE. 

roift malheureux, qu’alîn de prouver, 
que l’Homme fage ne le peut eftre. 
11- n'accule la Fortune d’injuftice à 
fon égard, que pour faire voir qu’on 
doit regarder 6c fes faveurs, 6c lès 
difgraces, avec la mefrne tranquillité 
d’Efprit j 6c il n’y reprefente la force, 
l’éclat, le triomphe, 6c lesplailïrsdes 
Méchans, que pour nous convaincre 
de leur foitvleffe, nous montrer la 
vanité de leur grandeur, nous faire 
voir que leur pompe qui nous éblouit 
n’eft qu’imaginaire , 6c nous rendre 
témoins de leur véritable malheur. 

Tout ce qui peut fervir & l’eftime 
d’un Livre, fè trouve dans le fien. Lé 
fujet en eft extrêmement bien choi. 
fy =3 celuy qui le traitte eft recom- 
mandable par fa Vertu, par fa Di- 
gnité, par fa Noblefle, 6c par fa 
Science ; 8c la maniéré dont il écrit 
eft tour-à-fait agréable par la foli- 
dité de les raifonnemens en Profe, 
6c par la délicatelle de là Poëfie. 

Cet Illuftrc Pcrfbnnage eftoitforty 



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PREFACE. 

des Anieietw êc' des Manlies, qui f<?- 
lcm Saint Hierofme, ou furent toua 
Confuls, ou méritèrent de l’eftre. La* 
prudence & la pieté du Grand Ant- 
cius Probus, un des Ancèftres de 
Boëce , parût dans le choix- qu’il fit 
de S. Ambroife pour le Gouverne- 
ment de trois Provinces * 6c lors qu’il 
luy recommanda d’agir plutoft en 
Evcfque qu’en Juge, il fit voir que 
J’amour de la Juftice Chreftienne le 
tôuchoit plus vivement que celuydfe 
Ja Juftice Civile. Son Fils de mefme 
nom que luy, fut fi renommé par 
tout 1 Univers ,. que deux Seigneurs 
Perfans vinrent des extrémité* dtp 
l’Orient pour avoir le bonheur de 
le connoiftrc & qtie cebx que le 
defir de voir la grandeur de Rome 
n’avoit pu faire fortir de leur Patrie, 
la, quittèrent avec plaifir pour voir 
un Citoyen de Rome. S. Auguftin 
fè fert de l’exemple d’un Théodore 
Manlie, qu’il appelle un Homme 
tres-relevé par fon Efprit, par fou 



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PREFACE. 

Éloquence, par fon Jugement, & par 
fa NobleiTe, pour prouver que la 
Pofterité n’auroit pas lùjet de mé- 
prilèr le Siècle auquel il vivoit, puis 
qu’il avoit produit une Perfonne 
Confulaire qui pofiedoit tant de 
rares qualitez. Enfin les Ouvrages 
des Peres Latins du 4. & du $. Siecle 
font remplis des loüanges de ces 
deux grandes Familles , & particu- 
lièrement de celle des Aniciens , de 
laquelle font forties les Probes , les 
Faltonies, les Juliennes, & les De- 
mctriades, encore plus illuftres pat 
leur pieté que par leur naiflance. 

Mais Boëce qui dit que s’il y a 




gation qu’elle lai fie aux Perfonnes* 
nobles de ne point dégénérer de la 
vertu de leurs Anceftres, n’a jamais 
prétendu tirer fon éclat de la gloire 
de ceux qui l’ont précédé. On ne 
luy doit point chercher un fojet de 
loûange hors de luy-mefme, puis 



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PREFACE. 

qu’il a des avantages qui luy font 
propres : Et s’il croit que l’Homme 
fagc doit méprifer les honneurs qu’on ' 
luy rend avec le plus d’équité, com- 
me eftantfatisfaitdu témoignage de 
la propre confcience,iI refufera fans 
doute ceux qui ne luy fçauroienc 
véritablement appartenir. 

Ce Grand Homme nâquit environ 
quarante ans apres que Rome fue # 
prife par Alaric. L’Ecole d’Athenes 
admira la vivacité de fon Elprit dés 
la plus tendre jeune (Te : Les plus ha- 
biles Orateurs de la Grèce furent 
contraints de luy ceder le Prix de 
l’Eloquence j & ce qu’il y avoit de 
plus difficile dans la Philofophie des 
Académiciens & des Stoïques, ne 
fervit qu’à faire davantage éclater la 
force & la netteté de fon jugement. 
Les fentimens de Platon qui m’a- 
voient rien de contraire aux Enfei- 
gnemens du Chriftianifme, furent 
ceux qu’il embralfa, comme les plus 
conformes à fon Elprit entièrement 



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PREFACE. 

dégagé des chofes de la Terre. Il 
foivit en cela l’exemple de S. Au- 
guftin, dont il avoir leu les -Oeuvres 
avec une très -grande application, 
félon qu’il l’écrit à fon Beaupe-re 
Symmaque. 

Il ne fut pas plutoft retourné dans 
là Patrie, que les premiers du Sénat 
dcfirerent fon Alliance. Elpis fut 
celle qu’il jugea la plus digne de fon 
VfFcélion^quoy qu’elle fût étrangère, 
parce qu’égalant les Filles Romaines 
en tous les avantages du Corps & de 
Ja Fortune, elle les furpaffoit infini- 
ment en toutes les perfections de 
l’Efprit. On chante encore aujour- 
d’hui l’H ympe qu’elle fit à la loüan- 
ce des deux plus Illuftres Deffen- 
ieurs.de PEglifè; & celle que Rom^ 
j[ugeoit héureufe par le choix df^ 
Boëce , honora auffi ce Grand 
Homme par l’eftime que l’on fit 
des Ouvrages qu’elle avoir coïïw 
pofez. 

Il eut d’elle deuxEnfans,Hyppace 

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P RE F AC E. 

&c Patrice j & lors qu’il les vit élevez 
apres luy à la Dignité Confulaire, il 
reconnut qu’Elpis eftoit vcritable- 
mefit l’efpérance de fa Famille, puis 
que Tes deux Fils eftoient celle de la 
République. 

Ce fut en cette occafîon qu’apres 
avoir fait le P anégyrique des V ertus 
de Theodoric, il furpafla l’attente 
du Peuple par une telle profufion 
dqrichefles, que Rome n’en a voit 
jamais veu de plus grande dans fes 
anciens Triomphes j 6c que Saint 
Fulgence s’y rencontrant , s’écria 
que fi la pompe de Rome eftoit fi 
grande, cellcdelaJérulàlemCelefte 
devoit eftre inconcevable. 

Le Sénat dont Boëce avoit fi bien 
maintenu l’autorité durant fon pre- 
mier Confulat, 6c le Peuple duquel 
il avoit toujours confervé les Privi- 
lèges, l’ayant élû Conful pour/ la 
fécondé fois, il foûtint leurs intcrefts 
avec la mefme vigueur qu'aupara- 
vant- Il ne fortoit du Sénat que pour 



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PREFACE. 

entrer en cette fameufe Biblioteque 
de laquelle il parle dans le premier 
Livre de là Consolation. Ge fut là 
qu’il compofa lès dodes Cômmen* 
taires fur Ariftote, dont il eu ft ac- 
cordé la Dbdrinc avec celle de 
Platon , comme il le promet en un 
de fes Ouvrages, fi la mort ne l’eufl: 
empefehé de faire ce que tant d’au, 
très ont entrepris inutilement apres 
luy. Ce fut en cette heureulè Soli- 
tude qu’il fit entendre aies Citoyens 
( comme ditdaflîodore) les Nom. 
bres de Pytagore , l’Arithmetique 
de Nicomaque, l’Aftronomie de 
Ptolomée, la Geomctrie d’Euclide, 
les Mathématiques d’Archimedc, 
laPhilolbphie d’Ariftote,ôi la Théo- 
logie de Platon. 

Pendant cet employ laborieux, il 
fe vit privé de la fidelle Compagne 
de fes foins 5c de fes études j 5c n’en 
trouvant point qui le pull; mieux 
fbulager en une afilidion fi lènfible, 
q[ue Rufticienne pille de Symmaque, 



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PREFACE. 

il la choifit pour Epoufe au conten- 
tement de tous les Gens de bien. Iï 
comprend eir peu de paroles toutes 
fes rares perfections, quand il dit 
qu’elle eftoit femblable à fon Pere,. 
qu’il appelle un Homme formé par 
les mains de la Sageflè 6c de la 
Vertu , qui n’avoit point d'autres- 
Ennemis que les Médians, ny d’au* 
très Amis que les Gens de bien. 

Ces deux premiers Hommes de 
l’Ünivers eftant étroitement unis par 
une alliance fi fainte 6c fi facrce^ 
Dieu qui vouloir éprouver leur conf- 
iance pour la couronner, les fitdéfi- 
gner Confuls par les fuffrages des 
Sénats de l'ancienne 6c de la nou- 
velle Rome. Les deux Empires n’a- 
voient jamais fait un choix fi légi- 
time en un mefme temps , ny dans 
une occafion fi ncceflaire. Théo- 
doric eommençoit d dégénérer de 
cette première vertu qui l’avoit ren- 
du fi recommandable au commen- 
cement de fon Régné. Les Eglifcs. 

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JPREFACE. 

interdites aux Arriens par le comv 
mandement de l’Empereur Juftin,. 
l’avoient aigry contre les Catholi. 
ques. Les Livres que Boëce com- 
pofa dans fbn rroifiéme Confulat 
pour la deffenfe de la Foy, firent 
qu’il le foupçonna de quelque intel- 
ligence fecrette avec Ton Ennemy,. 
qu’il fçavoic dire allié de la Famille 
des Aniciens dont il avoir pris le 
fflom 5 Et les Barbares qui ne pou- 
voient fouffrir Iapuiflanced’un auffi 
Homme de bien que Boëce, ne cef- 
foient d’irriter le Prince contre luy 
par leurs impoflures. 

Tant de îujets d’appréhenfion ne 
furent pas toutefois capables d’é- 
branler la confiance de Boëce. Il 
empefeha le .Préfet du Prétoire 
de profiter de la mifère publique 
dans un temps de famine. Il def- 
fendit avec un courage invincible 
l’innocence du Confulaire Paulin^ 
que les Goths avoient injuflement 
accule pour luy ravir fes richdïèsj 



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PRÉFACÉ. 

éc l’autorité defon crédit jointe à la' 
force de fon Eloquence, triompha 
des calomnies du Délateur Cyprien^ 
qui prétendoic convaincre en la Per- 
inne d’Albin tous les autres Séna- 
teurs, & les enveloper avec luydans 
le crime de leze-Majefté, dont il le 
vouloir faire pafler pour le principal 
Auteur. 

Une liberté fi genéreufc déplût £ 
des Vainqueurs infolens , qui ne de- 
mandoient qu’une honteufè fervi. 
tude de leurs Vaincus } & celuyqui 
protégeoit l'innocence des autres, 
vit la ficnne chargée de tous les cri- 
mes dont les Accufatcurç eftoient 
eux-mefines coupables. Opilion, 
Gaudence, & Bafile, Arriens, furent 
les Miniftres d’une trahilon fi dc- 
teftable. Les deux premiers ayant 
reçeu commandement d’aller en 
. exil , & s’eftant jettez dans l’azilé 
facré d’une Eglife, fans vouloir obcïr 
à la volonté du Roy , furent con- 
damnez à porter fur le front la mar- 

è iii 



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PREFACE. 

queues Efclaves, fi dans le jour qui 
leur eftoitprefcrit ils ne fortoient de 
la Ville de Ravenne 5 , 8c le dernier 
ayant efté chafle de la Cour, fut 
auffitoft rappelle pour objecter à 
Boëce des crimes que la crainte luy 
mettoît en bouche, 8c que fes Créan- 
ciers prenoient en payement de ce 
qui leur eftoit deû. 

Ces infâmes Délateurs furent ju- 
gez innocens, parce qu’on les trouva 
capables d’opprimer la Vertu par 
leurs faufietez. La néceffité qui 
rend les autres malheureux , fut le - 
commencement de leur bonheur 5 8c 
la connoiilance que l’on avoit de 
leurs mauvaifes a&ions , au lieu de 
leur nuire, leur devint utile. Ils 
fuppoferent des Lettres de Boëce à 
l’Empereur Juftin pour le rétablifle- 
ment du Sénat , 8c pour la ruine de 
Theodoric. Ils le dépeignirent aux 
yeux du Roy comme un Homme 
ambitieux, que fa nobleflé 8c fa trop 
grande puiflànce luy dévoient ren- 



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PRE P AV £. 

dre fufjped. Ils adjouterent 4 ceî* 
mille autres accufations qui Te dé- 
truiraient d’elles-mefmes ; & la pa£ 
fion les'aveugla tellement, qu’ils l’ac- 
cuferent d’iavoir defiré la conferva- 
tion du Sénat, dont fa Charge & la 
juftice des Loix l’obligeoient defoû- 
tenir la Dignité. * 

Ces impoftures furent écoutées- 
comme des véritez } le Prince con- 
sidéra leur haine comme un témoi- 
gnage de leur fidelité - y Sc celuy du- 
quel il avoir autresfois publié les 
loüanges dans fes Lettres, devint 
l’objet de fon indignation. Le Sénat 
que Boëce avoit fi Souvent deffendu, 
prononça l’Ârreft de fon banniflè- 
ment, ou par crainte, ou par com- 
plaifance j ôc l’exemple de fon cou;, 
rage ne fut pas aflez fort pour l’o- 
bliger à le fuivre. 

Pavie fut le lieu defbn éxil, &de 
la production de cet excellent Ou- 
vrage, où la Sagefle le confole de la 
perte de les Biens &. de fcs Dignitcz. 

izedby G00gle 



Digiti. 



PREFACE. 

Tlveodoric qui s'imaginait tirer de 
luy dans un eftat fi déplorable quel- 
que connoiflance de ce qu’il igno- 
roic, & le faire confentir à Ion im- 
piété, le. voyant inflexible à (es me» 
naces,& toûjours ferme dans la Foy, 
commanda quon luy tranchait la 
telle } 52 ce Grand Homme l’ayant 
genéreufement courbée fous l’épée 
du Boureau, fouffrit la m° rt avec 
une fermeté digne d’un Philolbphe 
&; d’un Martyr. 

Le Livre qu’il avoit compofé du- 
rant les derniers mois de là vie, ne 
mourut pas avec luy; LesGrccs qui 
n’ont jamais ellé prodigues de loüan- 
ges envers les Latins, en ont fait une 
eftime fi particuliere,qu’ils Pont tra* 
duit en leur langue. Philippes le Bel 
n’a pas crû que la V erfion Françoife 
qui luy en fut dédiée par Jean de 
Meuri, fuit un prcfent indigne de la 
Majefté Royale } 5c S. Thomas en a 
jugé l’intelligence fi néceflaire, qu’il 
a pris la peine de luy fervir d’inter-- 



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Google 



PREFACE. 

prete en un doCte Commentaire qu’if 
a fait defTus.. 

Boëce a divifé fon Ouvrage en 
cinq Livres. Il fe plaint dans le pre-~ 
mier du changement de là fortune,, 
fi c fait une comparaifon naïve de 
i’eftat où l’injuftice l’a réduit, avec 
le bonheur dont il avoit autresfois 
joüy, 

La Sagefle luy prouve dans le fé- 
cond, que c’eft à tort qu’il blâme la 
Fortune, qui luy redemande feule- 
ment les Biens qn’elle avoit eu la 
bonté de luy prefter, fie dont il avoit 
eu l’ufage fi longtemps,. *fans qu’elle 
en euft reçeu ny de récompenfe ny 
de remerciment. 

Elle employé dans le troifiéme des 
remedes plus puifïans pour le foula- 
gementde fa douleur } fit luy faifant 
reconnoiftre la différence qu’il y a 
entre la faufie Scia véritable Béati- 
tude, elle lùy trace un portrait des 
imperfections de l’une, pour luy faire 
en fuite voir avec plus de plaifir fiç 



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PREFACE. 

de facilité les perfections de l’autre. 

Le quatrième enfeigne que les 
Méchans font toujours fbiblcs 8c 
malheureux, quelques heureux & 
quelques puiffans qu’ils femblent 
eftre au dehors. Qu^au contraire,, 
quoy que les Bons foient apparem- 
ment dans l’opprdïïon 8c dans la 
mifere,. ils font toujours puiflàns 8c 
heureux, puis que la Sageffe Divine 
préfide aux adions des Hommes. If 
fait voir en fuite les différens effets 
du Vice 8c de la Vertu ; du Vice, qui 
réduit les Hommes à la condition 
des Belles - y de la Vertu, qui les rend 
participant de la Nature Divine j 8c 1 
il montre enfin ce que c’èft que la 
Providence,comment elle peut eftre 
diftinguée du Deftin , 8c pourquoy 
la mauvaife Fortune dont on a tant 
d’horreur , ne peut eftre delà van ta- 
geufe à l’Homme, en quelque eftat 
qu’il puifiè eftre. 

Le dernier Livre traitte du Ha-' 

< zard,. du Libre Arbitre, 8c de la Pré- 

fciencc 



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P RE F A C E. 

icience Divine qu’il accorde avec la 
franchife de noftre volonté,, d’une 
maniéré fi fubtile 2c fi prenante, 
qu’on ne fçauroierien defircr de plus 
accomply dans ce genre; Il eft int. 
poffible de confiderer attentivement 
la fuite de tout cet Ouvrage, (ans 
.admirer fa beauté. L’enchaînement 
-de fes raifons ne l’empefehe point 
d’eftre agréable^ fes charmes n’ea 
affoibliflent point la vigueur * 8c la 
prifon dans laquelle il fut conçû, n’y 
rend point la Vérité captive par la 
crainte de la mort, ou par l’elpé- 
rance d’une meilleure fortune. 

Quoy que ce Livfe Ibit remply 
des Véritez les plus folides & le* 
plus importantes, ces Véritez néant- 
moins peuvent n’eftre pas considé- 
rées de tous ceux qui les liront avec 
la mefmedifpoCtion d’Efprit, fie avec 
^attention qui eft neccflàire pour en 
profiter. S’il y a fujet d’appréhender 
que ceux qui ri’ont point ( comme 
dit le Sage ) la Science de Dieu, ne 

i 

izedby Google 



Digiti. 




PRÉFACE. 

confièrent cet Ouvrage qu'avec les 
yeux de la chaiy', 6c qu’ils n’em. 
ployent les plus Déliés Maximes qui 
s’y rencontrent à flatter l’orgueil de 
la Nature corrompue ; il y a fujet 
aufli de craindre que ccux-mefmes 
qui font dans les fentimens d’une hu- 
milité toute Chreftienne, mais qui 
n’apportent pas ou aflez de connoif. 
lance, ou aflez d’attention à la le- 
éture de ce Livre, n’en ayent pas des 
fentimens aflez avantageux, 6c qu’ils 
ne regardent la Confolation de 
Bocce , comme celle d’un Socrate, 
ou d’un Seneque. 

Mais fi tes tns 6c les autres exa- 
minent les chofes felorfqu’elles font 
en elles.mefmes, 6c non pas félon la 
dilpofition différente de leur Efprir, 
ils rcconnoiftront que Boëce n’a 
point de Maximes qui puiflent favo- 
rifer noftre orgueil , & qu’il parle 
plus fou vent avec les Philofophes 
Chreftiens- (c’eft à dire avec les Peres 
de l’Eglife ) qu’avec les Philofophes 



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PREFACE. 

Payens, ou avec ceux dont l’Apoftre 
nous avertit de nous défier, lors qu’il 
dit : Prenez^ garde que quelqu'un ne 
vous fiduife , en vous en feignant une 
vaine Philofophie. 

Quoy qu’il n’ait rien ignoré de ce 
qui peut faire eftimer un Homme 
fçavant entre les Hommes , il peut 
neantmoins dire avec le Sage, Qu'il 
efi le plus ignorant de tous les Hommes t 
qu'il lia point la Science des Hommes , 
qu'il lia point appris la Sagejfe dit 
Monde , é' qu'il ne fait que la Science 
des Saints i parce qu’il a fuivy la ma. 
xime de S. Hierofme, qui veut que 
l’on n’apprenne la Science du Siècle, 
que pour la faire fervir à la Science 
Divine, comme la Servante à la 
Maiftrefle. 

- Les Ouvrages qu’il a compofez 
pour la deffenfe de la Foy, pour la- 
quelle il a répandu fon lâng, font 
une preuve avantageufe de cette 
vérité j & l’on peut, dans la pénfée 
d’un Pcre de l’Eglife > les comparer 



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PREFACE, 

à Salomon , que la Reyne de Saba 
(■ c’eft i dire la Science profane ) 
vient trouver non. pas pour l’enfei- 
gner, mais pour eftre enfèignéç. 

Boëce qui s’eft propofe S. Au- 
guftin pour exemple dans fbn Livre 
de la Trinité ( comme il le dit luy- 
mefme ) exprime avec une netteté 
merveilleufe les fentimens de ce Pere 
dans les Livres de fa Confolatiom 
Il s’y rend fa dourine fi familière, 
que prefque tout ce qu’il dit de la 
puiflance des Bons 6c de la foibieffë 
des Méchans, de la Providence & du 
Hazard, de la Préfcience Divine, 
& du Libre Arbitre de l’Homme, fe 
rencontre en divers endroits des 
Ouvrages de ce grand Do&eur. 

Tout ce que la Sagefïè dit de là 
différence de la faufïe & de la véri- 
table Béatitude, eft folidement éta- 
bly dans le Livre dé la Vie bienheu- 
reufe de S. Auguftin. Boëce avoir 
appris de la ledurede cet Ouvrage 5 
celuy qui ria. fas ce qu'il defîre^ne 



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PRÊPAC& 



peut eflre heureux î Que celuy mejmt 
qui l 'obtient , ne le fera jamais , s'il net 
defire & s'il ne ptjfede le Bien > Que 
celuy qui defire le Mal, e fi malheureux^ 
quoy qu'il voye fes fouhaits accomplis } 
Que 1‘ Efprit de l' Homme ne doit point 
déférer les chofes pèriffables , dont il ne 
jouira pas lors qu'il le voudra } maie 
qu'il doit foüpirer apres les Biens itet ■- 
nels, qui font toujours ptèfens à ceux qui 
les défirent y & qu'on ne doit point ap- 
préhender de perdre , parce que celuy qui 
craint quelque chofe , ne fçauroit eflre 
heureux j Que Dieu donc doit efireje 
feul ob jet de nos defirs , parce que celuy 
qui le poffede eft bienheureux j mais que 
pour le poffeder il faut vivre faintement, 
il faut faire ce qu'il commande, & pu- 
rifier fon Ame des foüillures du péché. 

Ce que la. Philofophte die de lit 
foibleiiè des Médians* eft fondé fur 
un Pallàge de S.Auguftin,qui allure 
que l'iniquité ne vient que de l'impuif- 
fance de celuy qui la commet. Elle em- 
prunte de Jay lcs-fôifçns dont elle fa 



H 



* M&i 



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F RE FACE. 

ffert pour faire voir que Dieu préfide < 
à tous fes ouvrages que fa Provi- 
dence embraffe toutes choies, que ! 
ce qu’elle fait à l'égard des Bons & 
des Méchans, eft un effet de fa JuC 
ticc, qui ne fouffre pas que les Mé-- 
chansfe retirent de la conduite, lors 
mefme qu’ils femblcnt s’en éloigner 
davantage par la rébellion de leur 
volonté. Voicy les paroles de ce 
©•rand Doéteur. Toute la vie des 
Mèchans y qttoy qu'elle n'ait rien de 
confiant ny de réglé en elle mefme , efi 
néanmoins renfermée parla Providence 
Divine dans l'ordre que Dieu prefcrit 
à toutes lés Créatures, & fouvent il ar- 
rive que celuy qui ne la confidere pas 
avec une affegjgrande étendu'ë d'Efprit, 
n'en remarquant que les defauts , en 
détourne les yeux comme £ unechofe qui 
luy fait horreur j mais s'il les élevejuf 
ques d cette Providence qui renferme & 
qui comprend tout , il trouvera qttil n'y 
a rien dans le Monde qui ne foit réglé 
par la Sa geff e Divine ,, qui a mieux 



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PREFACE. 

aimé tirer le Bien du Mal , que de fer'-, 
mettre qu*il n'y eufi aucun Mal. 

La Pbïtofophie ne parle qu’avec 
S. Auguftin lors qu’elle traitte ou 
de la punition des Méchans,ou de 
la patience avec laquelle Dieu les 
ibufFre dans leurs plus énormes cri. 
mes; Ne voua magne ^ pat , dit ce 
Grand Saint, que les Méchans [oient 
inutiles dans le Monde , & que Dieu ne 
faffe aucun Bien par leur moyen, il les 
fîuffre , ou part? qu'il les attend à péni- 
tence , ou parce qu'il les veut faire fervir ' 
d'exercice aux Bons. Il ne les punit pat 
au milieu de leurs crime s , afin que leur 
malice fortifie la foy de fes Elus par les 
fer fieu fions 5 & quelquefois il arrive + 
comme il dit en un autre endroit, 
qu'il punit l' iniquité par /’ iniquité 
Utejme> ou qu’il employé les Méchant 
au fecours des Gens de bien. 

L’Homme Sage que Bocce re- 

Ç refente dégagé des chofes de la 
'erre r & qui devient immobile par 
i’union qu’il à avec Dieu , elt celuy 



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P RE F AC E. 

dont S.Auguftin parle en ces termes. 
Le Sage qui connoifi ce que c'efi que 
Dieu , s'unit tellement h luy , que quoy 
qu'il ait encore le mouvement du corps, 
le mouvement des fins ,. le mouvement de 
la mémoire , il n'a plus celuy de l'enten- 
dement, qui devient tellement immobile, 
qu'il femblc ne plus agir, qu'il ne re- 
garde que Dieu feul, & qu'il eft inca- 
pable de voir 'autre chofe que luy. 

Si la SagefTe allure que les Md» 
chans ne font point du tour,, lorsque 
l’éclat de leur puiflànce, apparente 
nous ébloüit davantage les 'yeux,, 
c’eft qu’elle fuit le fentiment de 
S. Auguftio, qui dit que celuy qui ne 
connoifi que les chofes corporelles & fen- 
fibles, non feulement rie fi pas avec Dieu, 
mais qidilriefipas avec luy -me fine. 

Si l’on confidere encore ce que 
Boëce enfeigne de fa Providence 8t 
du Hazard, du Temps & de l’Eter- 
nité , on le trouvera conforme à ce 

2 u’endit S.Auguftin dans fon fécond 
ivre contre les Académiciens, dans 



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P REFUGE. 

fes deux Livres de l’Ordre, & dan» 
le dixiéme de Tes Confeflions, & Pon* 
jugera qu’il poffede fi bien là Do* 
étrille , que (ans le fervir de lès pa- 
roles en aucun endroit , il exprime 
par tout fes penfées. 

Enfin Boëce reconnoift que la 
principale caufe de la difficulté que 
nous avons dans l’accord de la Pré* 
fcience Divine avec le Libre Arbitre, 
vient de la foibleflc de noftre Elprit, 
qui ne fe connoift pas luy-mefmer 
Et S- Auguftin nous enfeigne que la 
four ce de l'erreur de l’ Homme qui croit 
qu'il y a de la confufton dans les ebofes 
qu'il ne conçoit pas, c'efi qu'il ne fe con- 
noift pas luy-mefme Et il adjoûte, ^#* 
s'il veutfe connoiftre , il faut qu'il ae- 
eo&tumefon Efpritdne point s'aider du- 
miniftere desjyns, mais à rentrer en luy- 
mefme, pour y découvrir plus facilement 
les Vèntex^qu'il ignore. 

Je ne diray point que tout ce que* 
Boëce enfeigne de l’Unité & des* 
Nombres , fe trouve en beaucoup» 



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P RE FA G E. 

d’endroits de S.Auguftin } parce que 
l’un & l’autre ayant fuivy la Dodrine 
de Platon dans ce qui n’eft point con- 
traire aux V éritez Chrefticnnes,peuc 
l’avoir puifc dans la Source» c’eft à 
dire dans Platon mefme, dont Boëce 
a emprunté tout ce qu’il dit dans la 
neuvième Poëlie du troifiéme Livre 
de fà Confolation. 

Je remarqueray feulement à l’hon- 
neur de ce Grand Homme, qu’il fait 
voir dans ce dernier de fes Ouvrages, 
qu’il eft un parfait Difciple de Saint 
Auguftin , dans l’Eglife duquel, fon 
Corps repofe, 6c qu’il fuit fes fenti- 
mens au üi- bien dans les matières de 
la Grâce, que dans les autres. 

Quoy qu’il n’ait point traitté par- 
ticulièrement cette Queftion, l’on 
eft neantmoins obligé de rcconnoître 
qu’il eft tres-éloigné de ces fentimens 
orgueilleux donc les Livres de Se- 
neque, 6c de tous les Philofophes 
Payens, font remplis 5 qu’il a re- 
connu la foiblefte de la Nature cor. 



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P REFACE. 

rompue , fon impuiflance pour faire 
le Bien fans le fecours de la Grâce* 
& Ion inclination puiiïante à faire le 
Mal, lors qu’elle n’eft pas foû tenue 
de cette mefme Grâce. 

Il allure en un endroit, Que l'Ame 
n'a jamais d 'autre faute que la Vertu, 
ny d'autre maladie que le Vice i qu'elle 
ri a point d'autre Médecin que Dieu± 
qui luy conferve les biens quelle pofiede , 
(fi qui la délivre des maux qu'elle en- 
dure , c’eft à dire des péchez qu’elle 
commet. Il dit en un autre, Que 
l'Homme le plus jujle (fi le plus fort , 
efi toùjsurs fujet aux infirmité de fa 
ndture j (fi qu'il ce fiera d'eftre jufie (fi* 
d'efire fort , lors que pieu cefiera de le 
foutenir (fi de le favori fer de fon fecours. 

Il implore fur la fin de la neuvième 
Poéfiedu troifiéme Livre l’affiftance 
de la Grâce Divine. Il reconnoift 
qu'il ne peut fans elle s'élever d Dieu} 
que fa lumière feule luy peut découvrir 
le fouverain-Bien dont elle feule luy peut 
donner la joüifiance } que fon Ame de - 



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P RE FA C R 

: murera dans l' aveuglement tant qu- 
elle ne fera pas éclairée de [es rayonsi 
qu enfin cefi elle qui luy fert en mefme 
temps de Char pour la porter a Dieu, 
M Guide pour la conduire , & de chemin 
dans lequel elle doit marcher^ félon ce 
Pa liage de S. Pro/per. C'efi la Grâce 
qui conduit tous ceux qui la trouvent £ 
fi l'on ne marche avec elle^ on ne va 
point vers elle: Ainfi cefi la voye qui 
mene à la voye j on ne peut voir la lu- 
mière que parla lumière j & qui cherche 
Ja vie fans le fecours de la via , trouvera 
la mort au lieu de la vie.. 

Voila ce que j’avois à dire pour 
■donner une intelligence plus facile 
de cet excellent Ouvrage., & pour 
exciter ceux qui le liront, à le con- 
lïdercr d’une manière toute Chre£- 
tienne, & non pas comme ceux dont 
parle S. Paul., qui apprennent tou- 
jours , & qui n’arrivent jamais i la 
connoiflance de la Vérité, parce 
qu’ils ne la cherchent pas avec i’Ef- 
prit qu’ils la doivent chercher. 



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u 



PRÉFACÉ. 

Je ne croy pas qu’il foit befoin cfe 
juitifier Boëce fur ce qu’il dit de l’o- 
rigine de l’Ame, de la Réminifctnce,, 
8c des Idées- l’air dont il traitte les 
chofes, fait voir qu’il propofe plûrolt 
les fentimens de Platon que les fions: 
Il eft feulement ncceflaire d’avoir 
quelque connoiflance de ces ma- 
tières pour entendre ce qu’il -dit , 8e 
pour déveloper des penfées qui font 
d’elles-mefmes affez obfcures. 

Quoy que je me fois efforcé de 
rendre par tout le fens de l’Auteur 
quej’ay traduit; j’ay neantmoinsefté 
quelquesfois oblige de l’étendre 8e 
de le déveloper } parce que la briè- 
veté qui peut avoir de la grâce , 8e 
qui fouvent exprime beaucoup dans 
la Langue Latine, devient obfcure, 
te ne fe fouffre guéres dans la Lan- 
gue Franqoife, particulièrement en 
une Traduction, qui doit fervir à 
rendre ce qu’on traduit encore plus 
intelligible qu’il ne l’eft en Iuy-mef. 
me. Ç’cft ce que je me fuis propofo 

6 



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PRE PA C E. . 
de faire dans toute la fuite dccet 
Ouvrage j 6c j’ay tâché de m’y ren- 
dre encore plus éxaéfc dans les en- 
droits les p lus difficiles* comme dans, 
la neuvième Pocfie du troifîéme 
. Livre, dedans la troifiéme 6c la qua- 
trième du cinquième, qui demandent 
une plus grande application que les 
autres, 6c qu’on ne peut prefque 
tourner dans un fens jufte 6c naturel, 
en confcrvant ce qu’on doit à la 
Poëfîe Françoife * qui. ne. s’accom- 
mode pas aifément avec les Quef- 
tions qui y font traittées. 

Ceux qui liront ces endroits, en, 
fàifànt une re fl exion fi.raifonnable*. 
n’y chercheront pas lé mefîne air 6 C 
lemefme cara ctere des Vers qu’on a. 
droit d’attendre de la plupart des- 
autres,dont la matière peutrecevoir 
un tour plus agréable & plus propre. 
à la Poëiie.. Ils ne demanderont de. 
moy que ce qu’ôn. peut juftement. 
demander de tous ceux qui fe méf- 
ient, d’écrire, â.fçaveir^. que la ma- 



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PREFACE. 

nfere dont j'écriray foit conforme au» 
lu jet que je traitte j & ils ne feront 
pas comme ceux qui ne le connoif- 
fant pasà la; Peinture, veulent par 
tout des couleurs également vives,, 
fans confîdérer qu’il y a desendroits 
où celles qui font plus fombres & 
plus enfoncées, font plus propres £c 
plus naturelles, que celles qui font 
éclatantes.. 



N Ou s Supérieur General des Chanoines Re* 
guliers de la Congrégation de France., & 
Abbé de Sainte Geneviefve de Paris., Avons per* 
mis au P. Nicolas Regnier, Preflre, Chanoine Ré- 
gulier de noftrediee Congrégation, dé faire impri- 
mer un Livr&qu’il a compofé, intitulé Boëce con~ 
fiU far U Philofoph'te ç Enfoydcquoy nous avons 
ligné. Fait en noure Abbaye deSainte Gencviefve. 
de Paris, le a. Décembre 167/* 

Signé, F. P. BEURRIER. 

P ** mon Reverend’tffime Përê 
Snferienr General \ 

f* Du Mourus 



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»» ■ 1 ' " * 

Extrait du TrhiUge du l(oy. 

P Ar Grâce & Privilège du Roy, Donné à Veiv 
failles le 4, jour d’Avrili$7f. Signé, Par le 
Royenfbn Confeil, D'ALENCE'. Il eit permis i 
Estienne Loyson , Marchand Libraire à Paris * 
d'imprimer, ou faire imprimer, vendre & débiter 
un Livre intitulé* Boëee c enfilé far U Philo/opkie 9 
traduit du Latin en François ; fit defenfes font 
faites à toutes perfonnes, d’imprimer, faire impri ? 
mer, vendre & débiter ledit Livre fans le confen re- 
nient de PExpofànt, pu de ceux qui auront droit 
de luy, pendant le temçs & efpace de dix années 
entières & accomplies, à compter du jour que ledit 
Li vre fera achevé d'imprimer pour la première fois, 
à peine de mil livres d^mende, confifcation des 
Exemplaires contrefaits, & de tous defpens, dom- 
mages & interefts, ainfique plus au long il efl porté 
audit Privilège. s 

RegiftréfurleLivrede la Communauté des Li- 
braires & Imprimeurs de Paris , le i y. Novembre 
ï$7y. fuivant l'Arreft du Parlement du S. Avril. 
i*f$. & celuy du Confeil Privé du Roy du 27. Fé- 
vrier i46f. Signé, D.THIERR Y, Syndic. 

achevé d imprimer pour U première foi** 
le ti. pccemhre itjf* 



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B O Ê CE 

CONSOLE* 



PAR 

LA PHILOSOPHIE 

LIVRE PREMIER. 



P QMS J B /. 

Oy qui fis autresfbis des Vers fî pleine 
En ma profperité, • (de charme* 
Je n’en ccmvofe plus que baignez de 
En >mon adverhté. ( gies larme* 

Ma Mufe me disant ce que je teux ccnre 
Pour plaindre mon malheur, 

£ait toit en Tes habits, qu’eHc-mefmc déchire, 

1/ excès 4e fa douleur. 





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I C ON SOLATION 

Les pleurs que j ’apperçois couler fur (on #K«gf f 
Ne font pas empruntez; 

Et 4juiconquelcs voit, voit la naïve image 
De mes calamite z. 

La crainte pour le moins ne Ta point détournée 
D'accompagner mes pas ; 
fit l’eftat od m'a mis rinjufte Dcftinée, 

Ne Pépouvantepas. 

Réduit à (bulager les ma ux de ma vieillefle 
Par le reffouvenir, 

Je rappelle l’éclat d'uneiieureufe jeunefle. 

Qui ne peut revenir. 

* Ce Çprps qui n^m’cfl plus qu'un fujet de fuplicc, 

Vicllir avanr le temps. 

Et la douleur en moy fait le cruel office 
Qui n'eftoit^deû^u'aux ans. 

Les ans me refpeûoient; & la longue trifteflè, 
ê Moinspitoyable qu’eux. 

Ride feule mon front, fait feule ma foiblcflè. 

Et blanchit mes cheveux. 

* Que la Mort qui ftirviént, quand les belles année s 

Ont Ithevé leurs cours, 

Eft douce aux Malheureux, qui voyant terminées 
Leurs peines pour toujours! 

Mais j’ay beau la prier de clore mes paupières, 
Pour finir ma langueur; 

La cruelle n’oppofe âmes juftes prières, . 
QjLvne injufte rigueur. 



bi Boeci. 5 

"W . , 

ïtksquele Sort m’oftroit d’une main liberalo 
Ce qu’il a de plus doux, 
fe fus pxefque conduit à cette heurefatale, 

■Oü tou tumeur ta^ec nous, 

Aiais lors que la Tortune infidclle & changeante. 
Commence à m’affliger, ^ 

J’invoque letrépas/& le trépas s’abfènte, 

Depeur de m'obliger. 

Ponrquoy me flattiez-vous d’un bôncunrcritablè, 
Favoris dangereux? 

Ccluy que vous voyez aujourd’huy miSrable, 

Ne fut jamais heureux, 

SS98®a8S$S63B&&a8S8(3S3 



PROSE I. 

P Endant que je repartais ces ebofes en 
mon efprit, & que je traçois ces plain. 
tes lût le papier $ une Femme d'un vi- 
fage venerable fe vint prefenter à moy. 
Ses yeux citaient extrêmement brillans, 
te avoient quelque chofe de plus per- 
dant que ceux du commun des Hommes. 
Elle eitaitd’une couleur vive, &qni mar- 
qUoit unecomplexion robufte, quoy qu’elle 
paraît fi âgée, que l’on voyoit bien qu'elle 
n’eftoit pas de npfire temps.. La grandeur 



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4 CON SOLATION 
de fa taille eftoit difficile à difeerner ; car 
tantoft elle n’eftoit pas plus grande que le 
font.ordinairement les Hommes, & tantoft 
elle fembloit toucher le Ciel de la tefte , & 
mefme, lors qu’elle la vouloit élever encore 
plus haufe elle l’y cachoit toute entière -, en 
forte qu’elle fedéroboit aux yeux dés Hom. 
mes. Sa Robe eftoit faite d!un tifl'u très- 
délié j l’ouvrage en eftdif délicat & fi fubtil, 
& la matière fi forte & fi ferrée , qu’il fem- 
bloit impolîlblede la rompre, & comme je 
fçeûs depuis d’elle-mefme , elle l’avoit faite 
de fes propres mains. Cet ouvrage fe.ref- 
fefitoit un peu de fin jure des ans, il eftoit 
chargé d’un certain brun obfcur, femblable 
à celuy que le temps donne aux Tableaux êc 
aux Statues. On pouvoit neantmoins en- 
core-lire à la bordure d’en bas un: Ti & à 
.celle d’enbaut un Thet* bien figuré fur la 
broderie i & ITon voyoit entre ces deux 
.Lettres quelques degrez par lefqueîs on 
, pouvoit monter de l’une à l’autre. Cette 
•Robe paroiifoit toutefois déchiréeen beat!** 
.coup d’êiidroits ; & comme piafieurs *Pec- 
formes a^bient efté jaloufès jd’une .fi riche 
dépouille, chacun en avoir emporté ce qu'il 
avait pû. Enfin cette Femme portoit des 
Liftrtesdanala amn droite* dexencût un Sas» 



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D 3 ,B, O £ Ç ( -r. ' $ 

prredansla gauche, pour pre voir qu’elle 
eftoit la Reyne des Sciences. Au^t-toft 
qu’elle apperçeut, auprès de menait, I 9 » ’ 
Mufes qui me di&oient les paroles que je 
proférois en foûpirant ; elle parut un pew 
émeuë, & les regardant d’un oeil feveres- 
Qui a permis, dit-elle, à ces Comédienne» 
d’approcher de ce Malade , non pas pour 
foulager Tes peines par desreme.des necç£ 
faires, mais pour les entretenir par un breu- 
vage dont la douceur eft mortelle 2 Ce font 
elles dont les pallions déréglées étouffent l? 
femence de la Raifon , & peuvent bien ac- 
coutumer les efprits des Hommes à leurs 
_ maladies, non pas les .en délivrer. Mais au 
moins fi par vos carefTes, & par vos enchan- 
temens, vous vouliez félon voftrecouftume 
retirer de ma conduite quelqu'un du com- 
mun, je le fouffrirois plus facilement, & je 
rêgarderois fa perte comme une chofe qui 
me feroit indiférente. Mais vous avez eu ïz 
hardieffe d’entreprendre fur celuy que j’ay 
toujours élevé dans les Efcoles des Académi- 
ciens, & de Zenon : Retirez-vous , dange- 
reufes Syrenes, qui ne vous fcryez de 1* 
douceur de vos voix , que pour donner la 
mort à ceux qui vous écoutent,& quittez la 
place à mes Mufes qui vont guérir ce Ma- 




# Consolation 

lade. Ces Filles infortunées entendant ce 
funefte Arreft, baillèrent modeftement les 
yeux, 0c faisant paroi ftre leur pudeur par la 
rougeur innocente de leurs viiages, fë . reti- 
rèrent de ma Chambre extrêmement affli- 
gées. Pour moy que l’abondance des lar- 
mes avoir empefché de difcerner qui eftoit 
cette inapérieufe Femme, je fus extraordi- 
nairement fùrpris , 8c baillant la veuc , j’at- 
tendis en un profond filence ce- qu'elle fe- 
rait. Alors- s'aprochant de moy, elle s’afflt 
au pied de mon lit , 8e coniîdêrant mon 
vifage baigné de larmes, Semés yeux arref- 
tez contre terre fans aucun mouvement, 
elle fe plaignit de l'etonnement & de lafbi- 
blefle de mon efprit, en prononçant ces 
Ver». 

*$$*****££ 

POESIE //. 

les Hommes (bntaveuglez* 

Que leurs defirsiont déréglez! 

Bt que leur fore efbd éploruble. 

Quand par un choix injurieux 
A la Nature raifonnablè 
Ms préfèrent la Terre aux Cieux, 



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D £ B O £ C l. 

Incapables d’aucun repos, 

Ils s’attachent mal- à- propos 
A ce qui n a que l'apparence* 
les foins ne les quittent jamais, 

Et ce qui fait leur efpérance, 

E ft ce qui leur ravit la paix. 

Celuy que je vois aujourd’hui 
Plongé dans un mortel ennuy. 

Par inr changement defortune, 
N’eft plus cet Hommedont le cœur 
Parmy la foiblefle commune 
Conftrvoit toujours fa vigueur, 

"SéT 

Les Etoillesdu Firmament, 
leur nombre, & leur département,, 
ïftoit marqué dans fà mémoire- 
Et l'ordre inégal de leur court. 

Ne lu j pou voit ravir la gloire 
JD’en pénétrer tous les détours, 

II découvroit les changement, 
la caufc, & les effets des vents 
Qui troublent le repos de fonder 
Il vovoit les fècrees efforts 
QHS l’Ame qui préfide au Monde 
Fait pour en mouvoir les reflbrts* 

Pourquov le Soleil fe cachane 
Dans la vafte Mer du Couchant, 

Sc lève dans l’Orientale; 

Quel ordre difpofc les temps. 

Et foit à nos yeux un Dédale 
DesHcurs quepreduitic Printemps; 



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f Consolation 

11 fça voit d'où n aident les Fruits, 
Comment les Raiûns iont produits* . 

Ce qui caufe leur abondance} 

Toujours prcft à rend re raiion 
De l'ordre, de la difcrencc. 

Des fecrets de chaque Saifon. 

Mais courbé fous le poids des f ers* 

Il ne voit plus dans TUnivers 
Que la Terre, objet de fa haine. 

Où fa foibleffe, fon enn uy, 

Et la pefànteurde fa chaîne, 

Pancncnt Tes regards malgré iuy, 

PROSE Ih 

M Ais il efl: plus neceflaire de guérît 
voftre maladie, que de la plaindre. 
En fuite arreftant fur moy les yeux avec une 
extrême vivacité j Eft-cevous, pourfuivit- 
elle, que j’ay nourry de mon propre lait î 8c 
qui par la folidité de mes atimens aviez ac- 
quis une force d’efprit à l’épreuve des atta- 
ques delà Fortune? Ne vous avois-jepas 
donné des armes capables de vous défendre 
au milieu des plus grands périls , fi vous ne 
les eulliezpas quittées > Ne me connoiffez- 



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ETE B OECE. J 

vous plus ? Pourquoy ne me répondez^ 
vous pas ? Eft-ce la pudeur , ou l'étonne- 
ment, qui vous empefche de parler? J’ai- 
merois bien mieux que ce fuft la pudeur 
mais comme je voy la crainte eft la feule 
caufe de voftrefilence. En fuite voyant que 
non feulement je ne difois mot, mais que je 
n'avois plus mefme l’ufage de la voix , ma* 
langue eftànt comme captive dans ma bou- 
che, elle approcha doucement fa main dé- 
mon eftomach , 8c fe mettant à foûirire : IL 
n’y a, dit- elle, aucun danger j II eft tombé- 
dans une létargie qui ne durera pas , & fa 
maladie eft commune à tous les Efprits donc 
L’imagination eft.blellee. Il s’eft feulement 
un peu oublié de Iuy-mefme , il reviendra- 
bien toft de fon égarement, pourveu qu’il' 

J ïuifTe me reconnoiftre -, mais afin qu’il le 
a (Te plus aifément, e (fuyons un peu fes yeux, 
qui font obfcurçis par les nuages épais des 
chofesde ce monde : & en difant cela, elle- 
pafTa le bout de fa Robe fur mes yeux qui» 
eftoknt pleins de larmes. 




jo Consolation 

POESIE 11 L 



TL il Es ecnebres s’évanouirent 
1VJ Pour faire place à la clarté. 

Ht mes yeux langui (Tan s reprirent 
Leur première vivacité. 

Ain Cy quand de (ombres nuage» 
Qui s’a maflènt de mille lieux, 

Cros de tonnerres & d’orages. 
Couvrent le front (èrein des Cieux; 

, . 

Le jour nous cachant fa lumière- 
Avant les heures du fommeil, 

La nuit fcmble ouvrir (à carrière 
Au milieu du cours du Soleil, 

Mais fi l’impctueux Borée* 
Soufflant dans cet air épaifiy^ 
Rend la liberté defîrée 
Aux yeux du bel A ftre obfcurcyn 

Il fort en vainqueur de la nue- 
Qui l’a voit retenu captif, 

Et fes rayons bhfientla veuc*. 
Sutprifed’un éclat fitife. 




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DE B OECE. H 

PROSE III. 

C Tft ainfi que ks fombres nüages de 
ma trifteffe e liant dilfipez , je refpiray 
l’air du Oel avec plus de cbuceur & de li- 
berté qu’auparavant, & je commenqay de 
reprendre mes efprits, afin de reconnoiftre 
celle qui m'avoic fi promptement guéry. 
Ayant donc arrefté les yeux fur fon vifage,. 
je reconnus que c’eftoit la Philofopbie qui 
m’avait fi foigneufement élevé dans fa hfai- 
fon dés ma plus tendre jeunette. Héquoy, 
luy dis-je», o divine Maiftreffe de toutes les 
Vertus, avez- vous quitté le Ciel pour me 
venir trouver en ce miférable exil où je fuir 
abandonné de tout le monde ? Eftes-vous 
autti-bien que moy chargée de fauttes accu, 
fatior.s ? Comment, dit-elle, mon Fils, fe- 
rois je attez cruelle pour vous quitter, Sc 
pour refufer de partager avec vous lès pei- 
nes que vous fouffiez à caufe de moy ? Ce 
feroic une foiblette indigue de la Piiilofo- 

! >hie, d’abandonner un Innocent , comme 
i je craigncis d’eftpe envelopée dans- la 
rnefme accufation , & que je de&lfe en 



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ix Consolation 

eftre effrayée comme d’une chofe nouvelle? 
Vous imaginez-vous donc que ce foie icy 
la première fois que la Sageffe ait efté per- 
fecutée par l’Impieté ?\N’ay-je pas eu de- 
vant la nai (Tance de mon Difciple Platon 
de continuelles guerres avec des Ennemis 
infenfez & téméraires? Et lors qu’iF vivait 
encore, ion Maiftre Socrate n’a- t--il pas 
triomphé de l’in juftice,& de la mort mefme, 
par mon afliftance? Apres la mort de ce 
grand Homme, les Epicuriens & les Stoi** 
tiens accoururent de toutes parts pour re- 
cueillir fa'fucceffion, à laquelle les uns te 
les autres pretendoient également ; & com- 
me je voulus m’oppôfer à leur injufte eri- 
treprife, ils fe jetterent fur moy avec tant, 
de violence, qu’ils déchirèrent en pièce» 
cette Robe que j’avois tifluc de mes propres 
mains; & les uns & les autres fe perfuadant. 
qu’elle leur eftoit demeurée toute entière, le 
retirèrent avec ces dépouilles, & formèrent, 
des Sééfces diférentes. 

Des Pcrfonnes trop faciles à felailTer fur- 
prendre à l’apparence des choies, les ayant 
veus couverts de mes livrées, les crûrent du 
nombre de mes Domeftiques, & perfuadé- 
rentaux Peuples ignorans une choie qu’eux— 
mefmcs croyoientveriwble. 



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t> £ Bo ec E. 1 % 

Si vous n'avez point entendu parler de 
l’Exil d’Anaxagore.; du Poifon que Socrate 
avalla .fi genereufement, Sc des peines que 
Zenon fauffrit avec tant de confiance, parce 
que ces chofes vous font étrangères \ au 
moins avez- vous pû fçavoir les belles ac- 
tions des Cames., des S or ans Sc des Sene- 
-ques, dont la mémoire eft encore récente Sc 
célébré parmy vous J Ces Hommes Illuf-. 
très n’eurent point d’autres ennemis que 
-ceux qui ne pouvaient fouffrir la lumière, Sc 
l’éclat de leurs vertus ; Sc parce que s’arref- 
tant à mes préceptes üs vouloient eftre in- 
nocens parmy les coupables, Us furent jugez 
.criminels. 

C’eft pourquoy vous n’avez pas fujet de 
vous étonner fi dans la mer inconftante de 
cette vie nous fommes agitez de tant d’ora- 
ges Sc de tempeftes , puis que nous n’avons 
point d’autre but Sc d’autre defTein, que de 
dépl aire aux Méchans ; &quoyqueleur nom» 
Ere loit infiny, il nous doit neantmoins eftre 
méprifable, n’ayant aucun chef, Sc n’eftant 
•pouffé que de fureur & d’aveuglement. Que 
s’ils ramaffent quelquefois toutes leurs for- 
ces, pour noüs attaquer avecplus deviolence 
qu’auparavant ; la Raifon , fous les enfe*. 
•gnes de qui nous combattons, renferme 



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?4 Consolation 

auffitoft fes troupes dans la Citadelle, pen- 
dant que nos ennemis s’amufent à piller un 
bagage qui nous eft inutile ; & pour lors 
eftant élevez au deffus d’eux , nous nous 
mocquons de leurs vaines menaces, & nous 
confidérons avec mépris l’avarice qui leur 
fait ravir les chofes les plus viles & les 
moins dignes de laconquefted'un Homme 
raifonnable. 

POESIE IV. 




Q uiconque a pendant cette yk 
Tenu la Fortune a (Ter vie 
Sous l’empire delà Raifon, 

Et voyant d’un melme oeil leCyprës &la Palme» 

A toujours conlervé ion efprit dans le calme, 

A la Cour, & dans la Prifon, 

La Mer, écumante de rage. 

Le menacera du naufrage. 

Sans pouvoir ébranler fin coeur* 

Et lors que le Vefu ve, & l’éclat delà Foudre, 
Kéduirôt tout en cendre, & mettrôt tout en poudre» 
11 fera fcul cxemt de peur. 



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D E B O E C E. If 

Que l fujet donc un Mi (érable 
A-t-il de croire redoutable 
Des Tyrans le foible couroux? 

VivCrfàns craindre rien, fbyez Guk efpé raace, 
fit vous reconnoiükrez qu’avecquc leur puiflance 
Ils n*ent point de pou voirliir vous, 

'W' 

Celuy qui craint, ou qui dcfîre. 

Se (oumet au cruel empire 
De ces Bourreaux de T U ni vers* 

Il abandonne un rang au’il doit à fa naiflance* 

Il jette un Bouclier qui luy fert de défencc, 

Et forge luy-mcfme fes fers. 






PROSE IV. 

M ’Entendez-vous? Ces chofes font- 
elles impreffionfut voftceefprit? Le 
fon de ma Lyre ne vous touche-t-il point} 
Pourquoy pleurez* vous ? Quel éft le fujet, 
de vos larmes? Parlez , & né me cachez 
rien-? Si vous attendez l’afliftance du Mé- 
decin, ne faut-ii pas que vous luy découvriez 
voftre mal ? Alors ayant un peu repris les 
forces démon efptit, je luy répondis en ces 
termes. 

Eft- il neceflaire de vous montrée une 



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.3(5 ' CoN SOI AT I O TI 
bleflure qui paroift aflez d’elle -mefme? 
Ignorez-vous l’extrême rigueur dont la'For. 
tune afflige mon innocence I Suis je icy 
dans cette Bibliothèque que vous aviez 
-choifie pour voftre principale demeure ? Sc 
où nous difputions fouvent enfemble des 
Sciences humaines & divines? Eftois-je 
en ce miferable eftat, lors que je m*inftrui- 
fois avec vous des chofes les plus fecretes 
-de la Nature? "Lors que vous me teprefen- 
tiez fur un Globe le cours des A Ares, & les 
mouvemens des Cieux, & que vous traciez 
toutes les aâions de ma vie fur te modèle 
-delà Divinité mefme? £ft<e donc là la ré- 
compenfe que je reçoy pour vous avoir fi. 
fidèlement fervie? N’aviez- vous' pas fait 
dire autrefois à Platon ces mémorables pa- 
roles ? fine lesT^dpubliquesfiroientbeureu - 
fis fi elles efioient gouvernées par desHerjon- 
Jtes qui fijfint prafijfun de la Sagejfi , ou fi 
ceux qui les gouvernent s'étudiaient à l* ac- 
quérir. N’avez- vous pas aufli déclaré parla 
bouche de ce .mefme Interprète de vos fen- 
timens, que la raifon qui devoir obliger les 
Sages à prendre le maniement des Affaires 
publiques,eftoit qu’ils raviffoient aux mau- 
vais Citoyens l’occafion d’ufurper le Gou- 
vernement., Sc la pmüTance 4ç nuire aux 

Cens 



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D E üTcrfe CE; rj 

Gens de bien ? J’ay voulu fuivre tes Pré- 
ceptes , & j’ay defiré d’employer à la con- 
duite de la République les Maximes que 
vous m’aviez apprifes dans la folitudede 
ma Bibliothèque î Vous m’eftes témoin, Sc 
Dieu qui vous a fait defeendre dans lecceur 
des Sages me l’eft aufïï , que je n’ay jamais 
accepté aucune Charge, qu’afin de procurer 
Jefalut des Bons. Cette ferme réfoïution a 
efté la fource de tous les démettez qde 
j<ay*eûs avec les Médians ; & comme la 
bonne confciencene craint jamais rien, j’ay 
méprifé la haine & la colere des Perfonnes 
les plus puiflantes , quand il a fallu rendre 
la juftice. 

Combien de fois me fuis-je oppofé pu- 
bliquement à la violence de Bonigafte, lors 
qu’il vouloir ravir les biens de tous ceux 
qu’il eftimoit trop foibles pour luy réfifter> 
Combien de fois ay-je empefehé Trigille, 
Intendant de la Maifon Royale, d’achever 
les crimes qu’il avoir déjà prefque commis, 
& qu’il eut executez fans ma réfiftanceï 
Combien de fois ay-je défendu par mon au- , 
thorité les miférables Citoyens que l'ava- 
rice des Barbares chargeoit impunément de 
faufles accufations î Perfonne ne s’eft ja- 
inaispû vawtsrde m’avoir empefehé d’eftre 



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*8 Consolation. 

équitable. Lors que j’ay fçeu le déplorable 
état des Provinces prefque ruinées, par les 
concuffîons des Gouverneurs , & par les 
importions exceffives , je n’en ay pas efté- 
moins affligé que ceux qui foufFroient eux- 
tnefines ces ca limitez . Dans le temps d’une 
cruelle famine, le Préfet- du Prétoire ayant 
fait donner ordre à toute la Campanie de 
fournir des bleds & des vivres, l’ihtereft des 
Peuples me fit prendre contre luy la défenfe 
de la Province qui alloit eftre rédtme qla. 
derniere extrémité ; & l'affaire e flanc- por- 
tée devant le Roy , j’obtins que l’ordre fe- 
txek révoqué. J’ay triomphé de l’infatiable- 
convoitife de ces infâmes Harpies de Cour, 
qui dévoraient déjà des yeux lesTréfors du. 
Confulaire Paulin, & je l’ay retiré de leurs 
griffés toûjours ouvertes à la rapine. 

Mais il n’eit pas le feul de cet illuftre 
rang. dont j’aye protegc l’innocence, au ha- 
sard de tout ce qui m’en pouvoir arriver; 8c 
pour faover celle du Confulaire Albin de la 
calomnie de fes Adverfaires , je ne me fuis 
pas foucié de m’attirer la haine- du Déla- 
teur Cyprietvqui-le vouloir perdre. Si je ne 
me fuis fait des- ennemis qu’à caufe que je 
me fuis artné pour la défënfè de la vettti, ne 
devois-je pas dper-er des bons Citoyens,, 



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»b Bob ge. if 

l'appuy que l’amour de la juftice m’-a coû- 
fotrrs empefché de vouloir attendre de la 
Cour?. 

Coofidercz, je vous prie , quels ontefté 
les Accufateurs dont le témoignage a paru 
fuffifant pour me condamner- Un Bazile 
chalTé de la Cour , & puis rappelle pour 
tn’objeûet des crimes que- U neceflîté luy 
met toit en bouche, & que fes Créanciers 
prenoient en payement de ce qui leur eftoit 
deû. Un Opilion 6e un Gaudence ? les- 
quels ayant entendu le jufte Atreft de leur 
Bannifïèment, & s’eftant jette z dans l’azile 
facré d?une Eglife , furent condamnez par 
le Roymefme, à porter fur le front la mar- 
que des Efdaves, fi dans le jour qui leur 
eftoitprefcrit, ils ne fortoient de la Ville de 
Ravenne. Que peut- on adjoûcer à l’cxcez 
- d'une telle fe vérité ? Cependant le mefme 
jour qu'ils doivent eftre honteufement pu- 
nis, ils commencent d’effre heureux, parce 
qu’ils s’ofFrent à eftre les miniftres delà 
paillon de mes ennemis, Aufli-toft qu'ils 
ni’aceuftnt, on reçoit leurs dépolirions 
comme des Oracles, & l’adreffe qu’ils font 
paroi ftre à forger des impoftures contre 
moy, eft une preuve infaillible de leur in- 
nocence. 



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»o C©N,$-0L ATlOîr 

Quoy donc, l’étude de la Sagefle, & 1’»* 
mour que j’ay toujours eu pour les Sciences 
les plus folides, me rendent-elles coupable} 
& la Sentence donnée contre mes Délateurs . 
lés rend- elle plus gens de bien? La Fortune 
qui me traite avec tantde rigueur, n’a- 1 - elle 
pas deû rougir de faire accufer un Innocent? 
& ce qui femble encore plus infuportable 
que l’acctifation mefme , d’employer à fa- 
perte les derniers des Hommes? 

Mais quels font les Grimes dont on m’ac- 
cufe? En Voulez- vous fçavoir la fubftance? 
Gn dit que j’ày defiré le fàlut du Sénat, 
Voulez- vous apprendre les moyens dont- 
jfeme fuis fervy? J’ay empefché le Déla- 
teur de révéler des chofes qui pouvoiertt- 
convaincre le Sénat du Crime de Leze- 
Majefté. Quoy donc , ô ma Divine MaiC- 
treffe ! dois je nier ce qu’en m’obje&e, afin 
de vous fauver l’honneur en me fauvant 
la vie ? Mais j’ay voulu faire là chofe dont 
on m’accufe, & je n’auray jamais d’autre- 
volonté. Le confefleray-je? & nicray- je 
feulement d'avoir empefché le Délateur? 
J'appelleray donc un Crime, les vœux que 
j’ay faits pour le falut & pour la profperité 
du Sénat ? Il eft vraÿ qu’il a bien mérité en 
me condamnant, que les regardait com.- 



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DE BoECI- US 

me un crime : mais la faute fie l'imprudence 
des Hommes ne peut pas changer lu nature 
des choies & Socrate m'apprend qu'il ne 
m’eft pas permis , ny de cacher une vérité» 
nyde demeurer d’accord d’un menfonge„ 
Quoy qu’il en foit r .c’eft une chofe que je 
laide à voftre jugement, 8c au jugement de- 
tous ceux qui font profeffion d’une vérita- 
ble fagede, fie je ne diray. rien davantage 
pour prouver mon innocence , que j’ay fait 
adei paroiftre dans l’Apologie que je laide 
à la Pofterité. Car pourquoy pàrleray-je. 
de ces Lettres fuppofées, par leiquelles on 
veut me convaincre d’avoir efperc" de 
voir le Peuple Romain en fon ancienne 
liberté? puis que j’en eufle aifément dé- 
couvert la faufleté, s’il m'eue efté permis de 
me fervir de la confeflion mefme de mes 
Accnlàteurs» Helas! quelle efperance de 
liberté refte-t-il à la République ? Plût à; 
Dieu qu’elle fut encore en eftat de l’efperer, 
je me fervirois de la réponfe deGanie. le- 
quel interrogé par Caligule s’il n’éftoit pas- 
complice de la Conjuration faite contre luy, 
répondit génereufement. Céfar,fi je l'*~ 
yoü fçeue, yous ne l' auriez pat fieuë. 

Lors que j’ay repade toutes ces choies 
en mon efprit, la tndedè ne m’a pas telle. 



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TT C © N S & L A T I © N 
ment aveuglé la raifon, que je me fois ja- 
mais pl^nc de ce que les Mefchans combat- 
tent la Vertu ; mais je m’étonne de ce que 
l’ayant entrepris, ils en ont enfin triomphe. 
.De vouloir ce quiefi mauvais, c'efi un effet 
delà Nature corrompue ; mais qu’unSce- 
lerat puiffè executer aux yeux de Dieu ce 
qu’il a projetté contre l’innocence. Se qu’il 
l’oprime fans eftre pany, e’efi une choie 
qui me femble tout, à -fait étonnante t. 
c’eft poutqaoy ce n'eft pas fans fujet qu'un 
de vos Difciples a fait autrefois cette ob- 
jection, S'il y* un Dieu , dit-il, d'où lient 
le mal? & s' il.n y en<* fat, d'où fient le 
bien-? 

Je permets toutesfois aux M'échans, qui' 
font altérez du fans du Sénat, & de tous les 
Gens de bien, de le vanger de celuy qu’ils 
ont veu fi longtemps combattre pour la - 
.défenfe du Sénat, & de tous les Gens de 
bien; mais au moins ne méritois-je pas 
le mefme traittement de la part des Séna- 
teurs. Vous fçavez que je n’ay jamais rien= 
dit, ny rien fait, qu’à voftre perfuafion. 
Vous vous fouvenez avec quelle confiance 
Se quel mépris de la, mort j’ay défendu l’in- 
nocence du Sénat , lors que le Roy Theo- 
doric.e fiant à . Vérone le voulut, enveloper 



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DE B OECE» tfc 
en la caufe d’Albin, acculé du Crime de 
Leze-Majefté. Vous n’ignorez pas que ce 
que je dis eft véritable, &que je neraefu» 
jamais donné de fauITesloüanges pour dater 
ma vanité, fçachantbien que celuy quifait 
de belles aâions-pour paroiftre aux yeux du 
monde, trahir la juftice de la bonne con- 
fcience qui fe rend à elle-mefme un témoi- 
gnage qui doit eftre fuffifant à l’Homme 
vertueux-. Vous voyez- cependant quel fuc- 
' cés accompagne mon innocence. Au lieu* 
de me récompenfer d'une vertu folide Sc. 
véritable, on m’objt&e des Crimes fupofez. 
Si l’on me punit comme s’ils- ne rcftoient 
pas. 

• Y eut-il jamais- un crime avoiié parle 
coupable, contre- lequel tous les Juges ffc 
foient montrez également feveres } en forte 
qu’il ne s’en (bit rencontré-pas.un qui ait 
panché à la grâce du Criminel, foit en fe 
trompant en fon opinion particulière, ou 
foit que confidérant la condition detoüs les 
mortels fujette au caprice de ta Fortune , if 
fuft touché de com paillon pour celuy qu ! il 
voyoit en ce déplorable eftat. 

Si l’on difoit que j’ay voulu brûler les 
Temples, que j’ay voulu maffacrer les Prêt 
tce&^ufques ûir les Autels, & qtv’enfin tout: 



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*4- Consolation 

crqu’il y a de bons Citoyens font autant de 
miférables Vi&imes que je deftinois à la 
mort $ encore ne me condamneroit- on 
point, fi je n’eftois préfent & convaincu pat 
ma propre confeffion. Et toutesfois quoy ' 
que mes Juges & mes Aécufateurs foient 
éloignez de moy de plus de fix-vingrs lieues, 
qu’on m’ait refierré dans une étroite Prifon, . 
& que je fois dans l’impuiflance de me dé- 
fendre , il fuffit que j’aye aimé le Sénat, & 
defiré fa liberté, pour eftre profcrit comme 
le plus infâme de tous les Criminels, & pour . 
eftre punydu dernier fuplice, comme un 
Efdave qu’on croit aflez- coupablè , s'il a 
defiré de n’cftre pas toujours accablé fous la- 
pefanteur de fes chaînes. Que ces Bàrbare» 
méritent bien de ne pouvoir jamais con- 
vaincre perfonne d’un attentat, qu’ils re- 
connoifient eux-mefmes trop tlluftre, Sc 
trop glorieux, pour eftre propofé fans dé. 
guifement contre ceux qu’ils veulent per- 
dre ! 

Ils ad joutent' donc à ce crime un autre- 
crime bien diférent, à fça voir, que les Sacri- 
lèges ont efté mes plus communes a «Skions, 
& que j’ayctû tout légitime, pourveu que 
j’ufurpafle lcspremieres Charges de la Ré- 
publique^ 

•Ce- 

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DE BOECE, ;25 

«Ce n’eft pas là fans doute ce que vous 
m'avez appris , lors que vous infinüant en 
mon efpcit avec une douceur pénétrante, 
vous en banniffitz tellement la convoitife 
des chofes périffables, que je n'euffe pas 
voulu les acquérir par la moindre faute, 
bien loin de les vouloir acheter par des Sa- 
crilèges, Vous aviez gravé dans mon efprit, 
& vous me répétiez continuellement ces 
belles paroles de Pythagore, Suives IDieu. 
Pouvois-je m’abbaiffer à rechercher le fe- 
cours infâme des Démons, moy que vos 
foins élevoient à un h haut degré d'excel- 
lence , que vous me rendiez en quelque 
forte femblable à Dieu ? De plus, l’inno- 
cence avec laquelle on a toujours vefeu 
chez moy -, la vie irréprochable de mes 
Amis i & Symmaque mon Beaupere, que 
fon mérite a rendu au(E vénérable que vous-, 
mefme à tous les Cens de bien, megaran- 
tiffent affez d'un pareil foupçon. Mais, ce 
qu’il y a d’étrange, c’eft de vous mefme que 
l’on tire la preuve des crimes que l’on m'im- 
pute j & parce que j’ay embrailé voftre dif- 
cipline & vos moeurs, les maléfices dont on 
tn’açcufe trouvent une facile créance parmy 
lesEfprits. 

Ce n’eftoit pas affez que voftre confidé- 

C 



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%6 Consolation 

ration & le refped qui vous eft deû ne m'ai* 
de rien profité, il faut encoreque les injures 
que je reçoy s’adreffent particulièrement à 
vous, & que voftre réputation foit déchirée 
par les primes qu’on me fupofe. Pour com- 
ble de douleur, la plupart du monde ne juge 

{ >as des chofes par elles- mefmes , mais par 
e feul événement, & ne croit rien de fage- 
ment prémédité, que ce qui eft fuivy d’utt 
bon fuccés j de forte que la réputation eft: 
la première chofe que perdent les Malheu- 
reux. 

Je ne veux point rapporter icy les divers 
difcours, & les divers fentimens du Peuple 
fur mon fujet. Je diray feulement que rient 
n’accable tant les Malheureux, que de voir 
que les crimes qu’on leur impute font croire 
qu'ils méritent leur malheur. 

• Pour mon particulier ayant efté dé- 
pouillé de tous mes Biens , privé de mes 
Dignitez, & def-honoré par les calomnies 
de mes ennemis, je fouffre des maux conti- 
nuels pour la récompenfe de mes bonnes 
adions; & dans l’eftat oà la violence de 
mes Adverfaires m’a réduit, je me repre- 
fente à tout moment devant les yeux ces 
Maifons d’iniquité oà fe forgent les inftru- 
mensde toutes fortes de crimes & de fauf- 



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si Boeci. iy 

fetez. Il me femble que je les voy pleines 
d’allegrefle, comme en nn jour de Triom- 
phe ; Que tout ce qu’il y a de Scélérats ne 
longe qu'à bien inventer des calomnies; 
•'Que tout ce qu’il y a de bons Citoyens, eft- 
fam de crainte & de trifteffe , en confidé- 
rant le péril où je fuis ; Que les Mefchans 
eftant attirez à l'entreprife du crime par 
l’impunité , font encore excitez à le com- 
mettre, parla récompenfe ; Et qu’eniinles 
Innocens ne font pas feulement expofez à 
la fiiteur des Barbares, mais aufli dansl’im- 
puiflance de s’en defFendre; C’eft pourquoy 
je ne puis m’empefcher de m’écrier. 






POESIE V. 






O Dieu dont la Parole a formé lUnivers,’ 
Dieu qui fais admirer en tes Ordres divers 
Ta fage Providence; 

It qui dans le repos de ta Divinité 
Meus le Globe du Ciel d’une rapidité 
Qui marque ta puiflance. 

C ij 



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iS Consolation 

Que 1 ê Soleil commence, ou finifle Ton cours, 
Tu luyprefcris fa route, il t’obeït toujours 
En fa longue carrière. 

Que la Lunedécrohfe, & croifle tous les mois, 

Tu la trouves (oûmife au* éternelles Loix 
Qui règlent fa lumière. 

Ta fàgeffe a voulu que * Etoilledu foir 
Difparuft le matin, quand l’Aurore fait voir 
Sa clarté renaifTantCj 

Et comme dans l’Hy ver elle allonge les nuits, 
Elleaccroift en Efté des jours qu’elle a produits 
Lamcfyre inconfiante. 

C'eft ta puifTante Main qui difpofe des temps, 
Qui Elit quel’Aquilon dcpoiiille tous les ans 
Les Bois de leu* parure; 

Et qui dans le Printemps rameine les Zéphirs, 
Dont l’haleine féconde, &les moitiés foûpirs, 

Leur rendent la verdure. 

C’eft elle fe v ule enfin qp i réglé les Sailons, 

Qjui fait germer lesgrains,qüiproduit des moifTons 
La fertile abondance* 

Et tout cet Univers attentif à ta voix, 

Dans l’incapacité de former aucun choix , 

Te rend obeïfTance. 

Tu conduis donc, Seigneur, chaque chofê à fa fin? 
Et tu rcfiiferas le fecours de ta main 
A la Nature humain^? 

Ah! pérific pluftoft fa fauiîè liberté, 

£c qu’elle ait à jamais ta feule volonté 
Ppur fa règle certaine; 



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D/î 



*9 



B O E C £. 

Pourquoy foûmets-mPHôme au caprice du Sort? 
Pourquoy le Criminel met-il le Juftc à mort? 

Aux yeux de la Juftice? 

Pourquoy le Vice affîs fur le Trône des Roys 
Rit-il infolemment de tes plus faintes Loix> 

Sans crainte du fuplice? 

1 

La fourbe eft le feul art, pour devenir puiffant. 

Le Coupable orgueilleux foule aux pieds l'Innocent 
Qjfil voit dans la pouffiere: 

Il le punit des maux que luy-mefme a commis. 

Et la Vertu n»échape a fes nçts Ennemis, 

Qu’en fuyant la lumière. 

Le Méchant élevé, remplit tout de ferrettf* 

Êt s’il veut fignaler fa brutale fureur 
Par d’éternelles marques, 

Défolant en fon cours cent Peuples méprifez, 

11 fe plaid à marcher fur les Sceptres brifèz 
Des plus puiflans Monarques. 

O' grad Dieu, qui maintienttoutTUnivers enpalr. 
Enfin regarde nous accablé fous le faix 
D’un cruel efclavage; 

Montre-toy favorable aux malheurs des Hutminsy 
Le chcf-d’œu vre immortel de tes divines mains. 

Et ta vivante image. 

Fay-nous goufter enfin la douceur du repos*, 

Fay renaiftre, Seigneur, le calme fur les flots 
Delà Mer de ce Monde* 

Et que ta Providence établifle en ces Lieux 
Cet ordre, & cette paix qu’établit dans les Giews 
Ta Sagcffc profonde* 

C iij; 



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30 C O N S O L AT I O *r 

PROSE V. 

C Omme j’eûs proféré ces Vers d’un ac- 
cent qui témoignoitaffez l'excès de ma 
douleur ; la Philofophie avec un vifage pai- 
sible, ôi qui ne paroi (Toit aucunement émed 
de mes plaintes, me parla ainfy. 

Auffitoft que je vous ay veu trifte, & te 
vifage baigné de larmes , j'ay reconnu que 
vous eftiez miférable , & banny de voftre 
Patrie ; mais G je n’eufle appris de vous- 
jnefme la.longueur de voftre exil, je l’igno- 
rerois encore. Neantmoins croyez- moy^ 
vous n’eftes point chafTé de voftre Pais, 
vous vous en eftes feulement égaré : ou G 
vous aimez mieux qu’on vous en croye 
chafle, vous vous en eftes donc cRa(Té yous- 
roefme, puis que jamais perfonne n’eut pd 
vous en faire fortir. 

Si vous vous fouvenez quelle eft voftre 
Patrie, vous ne vous la reprefenterez point 
comme une Ville d’Athènes fégie par la 
multitude * mais vous fongerez qu'elle eft 
gouvernée par un fiul Seigneur çp un fiul 
7(oy } qui aime à- y attirer beaucoup de Ci- 



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t> £ Boec e. ft 

foyens, non pas à chalîer ceux qui y font* 
& que c’eft eftre fouvetainement libre, que 
de luy obéir. Ignorez-vous l’ancienne Or- 
donnance de voftre Cité, pat laquelle il eft 
déclaré que ceux qui voudront s’y établir, 
ne pourront en eftre bannis ; Ceux qui font 
entrez une fois en l’enceinte de fes murail- 
les, ne doivent point appréhender : mai» 
aullîtoft qu’une Perfonne defire d’en fortir* 
elle eft indigne d’y demeurer. 

C’eft pourquoy je ne fuis pas (rfurprile 
de vous voir en ce lieu, que de vous y voir 
abbatu de trrftefle ; & je ne regrette pas tanf 
la perte de cette Biblioteque, où l’y voire & 
le criftal paroiftoient avec un fi beau mé- 
lange , que celle de la confiance de voftcer 
Efprit. C’eft en vain que j’y cherche cette' 
principale demeure delà Sageffe, dans la- 
quelle je n’avois mis aucun Livre, mais que 
pavois remplie de mes plus nobles Maxi- 
mes, & de ces grandes véritez qui font efti* 
mer les Livres. 

Ce que vous dites avoir fait pout le bien 
public eft véritable, & mefme vous en avez 
paflc la plus grande partie fous filence. Vous 
avez parlé de la vérité, & de la fauffeté des 
chofes qu’on vous objeéte, & vous en avez 
dit ce que perfonne n’ignore. Quant à ce 

C iiij 



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; 5* Consolation 

qui regarde les crimes 8c les impoftures cfe 
vos Accufateurs , vous avez bien fait de 
n’en toucher qu’un mot en paffanr ; carie 
Public qui examine tour, s’en entretient 
aflfez. Vous avez déclamé en fuite contre 
l’injuftice du Sénat. Vous vous eftes plaint 
de l'injure quon me fait , & de ce qu'on 
noircit voftre réputation. Enfin vous 
avez lailfé éclater voftre reffentiment con- 
tre la Fortune, en luy reprochant fon aveu- 
glement dans la diftribution des biens & des 
maux. Et en dernier lieu, vous avez prié te 
Maiftre de toutes chofes d’établir fur la 
Terre la mefme concorde qu’il fait régner 
dans le Ciel. Mais parceque voftre efprit 
eft agité de beaucoup Je paffions diférentes, 
& que là douleur, la colère, & la trîftefle, 
te partagent tour à tour, il n’eft pas à pro- 
pos, en l’eftatou vous eftes, de faire agir 
contre voftre mal tonte la force dès reme- 
des. C’eft ponrquoyje ne meferviray main- 
tenant que de lénitifs, afin que les parties 
qui font enfîâmées 8c endurcies par l’amas 
qi r s’y eft fait des humeurs malignes venant 
à s’ammollir peu à peu, foient mieux difpo- 
£ées à recevoir desremedes plus efficaces. 



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DE Boece. 33 

* 

**'Î , 4p 

POESIE FL 

L Ors qu’une excefîive chaleur 
Ravit au trifte Laboureur 
Le feul prix de Tes longues peines. 

Il abBat le Gland des Forefts, 

Et privé des fruits de Cerés, 

Il fe nourrit de ceux des Chefnes^ 

Lorsque les cruels Aquilons 
Régnent au plus creux des Vallons*. 

On ne va pas chercher de$ Rofes* 

Si l’on veut recueillir du Vin, 

OnlaifTe meurirle Raifïn, 

Sans renverfer l'ordre des chofès* 

. 

Celuy qui réglé tous les temps; 

À donné les Fleurs au Printemps,, 

A donné les Fruits à l' Automne, 

A l'Efté les riches Moiflons, 

Et chacune de ces Saifons 
Ncfait rien que ce qu'il ordonne. 

■ t 'W J 

Ce qui changel’ordre certain 
Que marque, & quepreferit fa Main^> 

Pour fuivre une route trompeufe, 

S’égare dans mille détours. 

Et devant la fin de (on cours 
Eprouve une. fin malheureux 

Çfcfâ? 



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Î4 CotfSOLATlOïr 



nmmnmmmmn 

PROSE VI. 

M E permettre^- vous donc de vous fait» 
quelques demandes, pour reconnoif- 
tre l’eftat devoftreEfprit 3 & trouver en fuite 
moyen de le guérir? Demandez- moy, luy 
dis-je, tout ce que vous vous voudrez, 6c 
je fuis preft de vous répondre. Alors pre- 
nant la parole : Eftimez-vous, me dit-elle, 
que toutes chofes arrivent d'elles- mefines- 
en ce monde ; ou qu’au contraire elles fuient 
conduites par une Intelligence fupérieure 
qui les fafle agir» Non,Tuy dis-je , je ne 
croiray jamais que ce qui conferve un ordre 
fi certain, agi (Te fortuitemenr. Jofçay que 
Dieu préfîde continuellement à fes ouvra- 
ges, 6c rien ne me pourra faire changer une 
opinion fivéritable. 11 eft vray, repartit- elle, 
& c’eft ce que vous venez de chanter dans 
vos Vers. Vous avez feulement déploré ta- 
œÜcrable condition des Hommes, qui félon 
vous, font les feuls fur qui Dieu n'étend pas 
les foins de fa Providence. Pour le refte du 
monde, vous accordiez facilement qu’il 
eftoit gouverné par une Intelligence fubü- 



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D E B O E C E. j J 

mç 8c raifonnable -, c’eft pourquoy je ne- 
puis a (Te z m’étonner comment voftre Efprit 
ayant un fi fiilutaire fentiment , eft encore 
malade : Mais il faut que je fonde plus 
.avant ; il me fembte que j'apperçoy quelque- 
chofe qui manque aux moyens de voftre 
guérifon. 

Puis que vous ne doutez point que Dieu 
ne gouverne le Monde, connoiftcz-vous 
auffi la maniéré dont it le conduit? le voy- 
feien qu-’à peine pouvez-vous comprendre 
le fens de ma demande, bien loin d’eftre* 
capaWe d'y répondre. Je fçavois affuré- 
ment qu’il y avoir en vous quelque endroic 
plus foible que les autres , par où les paf- 
fïons s’eftoient gliflees dans voftre efprit, 
comme par une breiche abandonnée. Mais,, 
dites-moy , vous fouvenez - vous encore 
quelle eft la fin générale de toutes ces cho- 
fes, & quel eft le but de la Nature? Vous- 
en avez peut-eftre entendu parler , mais 
là triftefle vous en a fait perdre le fûu- 
venir. Au moins fçavez- vous quel eft l’Aw- 
teur de toutes chofes? Oiiy, tuy dis- je, 
fc je fçay que c’eft Dieu. Mais comment fe 
peut-il faire , dit-elle, que connoiftant le- 
Principe d’une choie , vous en ignoriez la 
fin. Je voy bien que le propre des Pallions 



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V 

3^ Consolation 

violentes, eft Amplement de remuer l’efprit 
de Ton afliette ordinaire, & non pas d'a- 
neantir entièrement la raifon. Mais je vous 
prie de me répondre encore une fois à ce 
que je vous demanderay. Vous fouvenez- 
vous à prefent que vous eftes Homme > 
Pourquoy , luy dis- je , me ferois-je fi-toft 
oublié de moy-mefme? Me pourrez- vous 
donc dire, pourfuivit-elle, ce que c'eft que 
l’Homme? Eft-ce là, repartis- je, ce que 
vous aviez à me demander? Puis-je igno- 
rer queTHommeeft un Animal raifonnable 
& mortel. Je k fçay, & je confefle que 
c'eft ce que je fuis. N'appercevez-vous, me 
dit. elle, rien davantage en vous ? Voftre 
filence me fait voir que vous* n’y remarquez 
plus aucune particularité confidérable, 8c 
je juge en mefme temps qu'il y a une autre 
caufe principale cfe voftre mal , fçavoir que 
vous ne vous connoiffez plus vous-mefrae; 
& cette nouvelle connoiitance que je viens 
de recevoir, me donne une plus grande fa- 
cilité de vous guérir» 

L’oubly de ce que vous eftes ©McurciC- 
fant les plus belles lumières de voftre efpric, 
vous* fait plaindre d'vn exil imaginaire, & 
d’une perte de biens qui ne vous ont jamais 
cfté ravis. En fuite comme vous ignorez 



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DE Boe.cl J7 

quelle doit eftre la fin de toutes chofes,vou$ 
eftimez queles Mçchansfont les plus heu- 
reux & les plus puillans: & parce que vous 
ne fçavez pas comment le Monde eft gou- 
verné, vous vous perfuadez que le flux & 
le reflux de la Fortune n'a point d'intelli- 
gence fupérieure qui luy donne fes divers 
mouvemens : ce que jeftime fufliPant, non 
feulement pour vous rendre malade , mais 
aufli pour vous caufer la mort. 

Cependant je remercie Dieu de ce que 
vous n avez pas encore perdu tous les avan- 
tages, & toutes 1rs proprietez de la Nature 
humaine. J’ay trouvé le moyen de vous 
guérir, puis que vous eftes entièrement per- 
fuadé que le hazird n’a point de part aux 
,évenemens, & que tout eft fournis a la con- 
duite de la Divine Providence. Ne crai- 
gnez donc rienf cette petite étincelle rallu- 
mera bientoft en vos membres la chaleur 
vitale quis'eft prefque éteinte. 

Mais parce qu'il n'eft pas encore temps 
de fe fervir des plus forts remedes , & que 
les Efprits font d’une telle nature qu’il faut 
neceflairemcnt qu'apres qu’ils ont rejette 
les véritables opinions, ils en embraflent de 
faufles , d'où s’élève ce nüage d’erreurs 8c 
de pallions qui leur çouvre les yeux, 8c qui 



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33 Consolation 

les empefche de reconnoiftre la vérité ; j e 
me ferviray des moyens les plus faciles , & 
les plus innocens, afin qu'ayant diffipé les 
tenebres des fauiTes perfuafions, vous puiC. 
liez ouvrir les yeux à la véritable lumière. 



POESIE VIL 

L Orsque de lès plus fombres voillcc 
La Nuit en velope les Cieux, 

La pure clarté des Etoilles 
Ne fçauroit briller à nos yeux. 

'W' , 

La Mer qu’on voyoït tranfparente 
^uani lien ne troubloit (on repos, 
S’obfcurcit lors que la tourmente 
JMefle le fable avec fes flots. 

Quelquefois l’Onde itnpétueufc 
D’un Torrent defcendu des Monts* 
Ayant roulé vtôorieufè 
Jufques au plus creux des Vallons, , 

D’une Roche haute & maflivc 
Les vaftcs quartiers oppotez, 

La retiennent enfin captive. 

Et brifent fes flots couroucez. 

Si vous defîrez voir fans peine 
Le beau jour de la V erité. 

Et faivre la route certaine 
Qui meine à la félicité* 



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DE B OECE. 

Que le flaijir, nj U trtftejfe. 

Que l *efférancc, ny la feur , 

Ne foïent joint les mat fl res d 'un cœur^ 
Dont U feule Katfon doit efire la maifirejfe . 

Lors que cetté Troupe rebelle. 
Suivant festran fports furieux, 

Prive fa Reyne naturelle 
De l’Empire ablblu qu’elle a reçeu des Cieux, 

L’Ame couverte d’un nuage 
Qui luy cache la vérité, 

Change en un honteux Elclavage 
J/éclat, & la grandeux de fon autorité. 



3* 



Fin du T rentier Livre , 



Consolation 



40 

KMumntmnvm-i* 

tntstt SS. : ** 



B O É C E 

LIVRE SECOND. 



PROSE 1. 

Près que la Philofophie eut 
prononcé ces Vers, elle demeura 
quelque temps fans parler -, Sc 
comme elle euft redoublé mon 
attention pac fon filence , elle reprit ainfi 
fon difcours. 

Si j'ay bien reconnu l'origine de voftre 
Maladie, elle procède du fouvenir que vous 
avez de ces jours bienheureux 011 toutes 
chofes vous eftoient fi favorables * & le de- 
firque vous avez de les revoir encore vous 
tendant ainfi languiflant,il vous femble que 
du changement de la Fortune procédé celuy 
4 e voftre efprit. Mais vous vous trompez, 
je coxmoy mieux que vous les diverfes fi- 
gures 




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bb Bobce. 4 1 

gu res deceMonftre. Il converfe familière- 
ment avec ceux qu’il veut trahir, & jufques 
à ce qu’il trouve l’occalicnde le» perdre, il 
les comble de mille faveurs, afin qu’en fuite 
lès attaques leur eftant impréveuès les tou- 
chent plus fenfiblement * & je m’aflure que 
fi vous examinez bien fa nature, fes aâiont 
& fes libéralités en voftre endroit , vous 
eonfeflerez que lès biensfaits 5c fa difgrace, 
n’ont fait ny voftre félicité, ny voftre in- 
fortune. 

I’efpere n’avoir pas beaucoup de peine â 
vous remettre cette eonnoiffance dans la mé- 
moire : car lors que la Fortune s’aprochoit 
de vous pour vous flater,vous aviez couftu- 
me de la repoufler avec mépris, & de corn- 
• batre fes charmes-par des difcours généreux 
&des maximes folides que vous aviez ap- 
prifes dans mes Ecrits. 

Il eft vray neantmofeis qu'un foudain 
changement ne peut arriver fans caufer 
quelque legere émotion dans l’efpric, 5c 
e’eftainfi qu’il eft arrivé que vous avez un 
peu perdu de voftre première tranquillité. 
Mais il eft temps que vous preniez quelque 
nourriture agréable 5c facile, afin quelle 
pénétré jufques au fonds devoftreame, & 
qu'elle y £aftè glace ùdes viaadespius folides.. 



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4* C O N S O E Â T I O ir 

Que la Rhétorique donc s’approche dè 
vous avec tous les attraits de Ton éloquence,, 
qui ne s’égare jamais du bon chemin , lors 
qu’elle veut fuivre mes Préceptes ; & que 
la Mufique par fes tons tantoft plus légers, 
& tantoft plus lens, vienne enchanter voftre 
douleur. 

Dites moy premièrement quel eft le fu- 
jet de voftre trifteffe, & quelle eft la caufe 
de vos larmes. Vous croyez peut- eftre fou- 
frirune calamité qui n’a jamais eu d’exem- 
ple : Mais vous vous trompez , fi vous ef- 
timez que là Fortune le loit changée en 
voftre endroit. Sa nature eft de n’eftrc ja- 
mais égale ; & je puis dire qu’elle a fait voit 
en voftre perfonne qu’elle eft quelquefois- 
confiante. Elle eftoit dans la mefme hu- 
meur, & dans les mefmes fentimens qu’elle- 
eft aujourd’huy, lors qu’elle vous careftbit 
avec tant d’adreflè, & qu’elle flàtoit voftre 
ambition d’une imaginaire félicité. Vous 
avez découvert (ans y penfer le maf- 
que dont, cette aveugle fe couvre ; & celle 
qui fë cache encore aux yeux des autres 
Hommes, fe fait voir toute entière aux 
voftres. Si vous approuvez fesa&idns, ac- 
commodez-vous à fon humeur, & ne faites* 
plus dés plaintes inutiles : Si vous les con-- 



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DE B'oïce. 45 

damnez, mcprifez les, & quand elle viendra 
pour vous flacer , repouflèz-la génereufe- 
ment. 

Ce qui vous caufe àprefent une fi grande 
trifteflè, devroit eftre le fujetde voftre joye. 
Celle dont perfonne ne peut s’aflurer de 
n’eftre pas un jour abandonné vous a quitté. 
Devez-vous eftimer véritable un bonheur 
que vous devez perdre infailliblement î Et 
pouvez-vous aimer une félicité qui ne dure 
pas longtemps, & qui vous plonge en une 
profonde mélancolie lors qu'elle fe retire de 
vous.- Que fi vous ne pouvez pas la retenir 
quand vous le defirez, & fi fa fuite vous fait 
miférable,qu’eft-ce que cetabandonnement, 
finon le préfage d’une calamité prochaine? 

Il ne fuffit pas de ne regarder que ce qui 
fe prefente à 110s yeux. L’Homme fage 
eonfidere l’avenir ; & toujours égal à luy- 
rnefrne, voit d'un mefme œil les carefles 8 C 
les menaces de la Fortune. Il faut que vous 
fouffiiez patiemment tout ce qui vous arrive 
de la part de celle fous le joug de laquelle 
vous avez une fois baillé le cou. Si vous 
voulez prefcrire des Loix à celle que vous 
avez choifie pour voftre Maiftrelîe, & fi 
dans la condition d’efclave , où vous elles, 
vous voulez qu’elle demeure & qu’elle fc 

d »i 

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Digiti. 




44 Consolât roîf 

retire quand il vous plaira, n'eftes-vous pas 
tout à- fait déraifonnable ; & n’irritez-vous 
pas celle que vous ne fçauriez faite chan- 
ger? Si vous vous e fl; Ve z une fois mis fur 
Mer, vous n'iriez plus à voftre grç, mais an 
gré dès Vens : Et fi vous aviez enfemen- 
cé un champ, vous ne trouveriez pas étrange 
qu’il ferepofaft quelque temps , apres vous 
avoir donné dès marques de fa fertilité. 

Vous vous eftes engagé fous là conduite 
de la Fortune , il faut que vous obetffiez- 
à fes ordonnances. Voulez* vous arrefter 
Fimpétuofité dé la Roue* qu’elle tourne in- 
ceffàmment? Ne voyez- vous pas, ô le plus 
aveugle de tous les Hommes ! que fi la For- 
tune eftoit confiante, elle cefleroit d’eftre 
«e qu'elle eft? 

mm mm mmm 

POESIE I 

A Pïes qu’éllfe a cKangéla face de là Terre, 

Qujellea donne la Paix, oudéclaré la Guerre; 
Selon fa* volonté: 

Parmy ces changemens, rien ne luy Içauroit plaire^ 
JElie eft toujours femblableàTEuripe agité;. 

Banni reflux^ontraire; 



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4? 



D E B O E C E. 

fin folente fe plaift à nous laifler des marques 
Du mépris qu'elle faitdetantdegrâds Monarques 
Quelle a voit careflèzj 
Et fa faveurchangeante 
’ Relevedes Vaincus qu'elle avoit renverfèr 
Sur l’Arene ianglante. 

Ia.voix.des Affllgezjeurs foupirs,& leurs larmes^ 
Ne peuvent oppoïer que d'inutiles 1 armes 
h fe$ longues’rigueursj 
Elle efl lourde à vos cris, elle (e rit despleurs- 
QVelle vous fait répandre. 

C*e/l ai nCy que de vous la Cruelle Rejoue 1 , 
Quelle éprouve fa force à tourner cette Roue 
Qui fait voftre Deftin: 

C'eftainfy qu’elle croit faire un coup mémorable, 
Lors qu’eile rend un Homme en un mtfme matin 
Heureux & miférable. 



PR O SE II. 



I E veux icy faire parler l'a Fortune , afin' 
que vous voyez fi ce qu’elle exige de vous 
eft jufte Sc raifonnable : Imaginez-vous 
donc qu’elle vous tient ce Difcours. 

Pourquoy vous plaignez -vous continuel.' 
Fementde ma conduite? Quelle injure vous 
ay-jte faite?: Quel biens vous ay-je ravis? 



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46 CoNSOtA Tl O N 
ChoififTez un Arbitre de nos diférens, fie 
qu’il juge Huis paillon à qui lès RichelTes fie 
lès Dignité* doivent appartenir r Et fi vous- 
pouvez me montrer que les Hommes ayent 
rien de propre en toutes ces chofes, je vous 
confefleray que ce que vous me redeman- 
dez vous ell véritablement deâ. 

Vous elles forty nû duTein de voftre 
Mere, & je vous ay vellu. Vous elles nt 
pauvre, & je vous ay comblé de richeflèsî' 
Ce qui fait à prêtent le fujet de vos plain> 
tes, c’eft que je vous ay toujours efté favo- 
rable, & que je vous ay départy- libérale- 
ment tout ce qui pouvoit eftre en ma dif- 
pofition. Si je vous redemande aujour— 
d’huy ce que je vous ay prefté, vous m’en 
devez remercier comme d’une chofe dont 
je vous ay permis fi longtemps la joüif- 
fance. Vous n’avez pas fujet de vous plain- 
dre, comme fi voul.aviez perdu ce qui vous 
appartenoit. Pourquoy donc pleurez-voutî 
Je ne vous ay fait aucun tort. Les richef- 
fes, les honneurs, & toutes les autres chofes 
femblablesfontde mon appanage. Ce font 
des Servantes qui veulent reconnoiftre leur 
MaiftrelTe. Elles viennent avec moy , fie 
elles s’en retournent avec moy. Je ne fois 
point de difficulté d-atlurer que Hce que 



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D £ B O E C E. 427 

vous vous plaignez d’avoir perdu vous ap- 
partenoit véritablement, vous ne l’euflîez' 
jamais perdu. Seray.je la feule qui ne pou- 
ray pas jouir de mes droits. 

On nefe fâche point contre le Ciel, de 
ce qu’il fait fucceder une nuit' fombre au» 
C jours les plus beaux & les plus fereins. U 
eft permis aux Années de couvrir la face de 
la terre de fleurs & de moilîons , de l’ob- 
fcurcir enfuite de nuages, & de la blanchir 
de neiges. La Mer peut quand il luy plaiffc 
abbaifler fes flots, & devenir tranquille, 8c 
les foûlever un moment apres, afin d’en- 
gloutir ceux qu’elle venoit dé favorifer. 
Cependant la convoitife infatiable des 
Hommes voudra m’obliger à devenir conf- 
iante, & à changer dé nature félon leur ca- 
price. G’eft en ce mouvement continuel 
que je fais voir ma pui [lance , & que je 
mets tout mon diverti^jment. Je tourne 
inceflamment une Roui* : J'éleve lès uns 
& j’abaifle les autres , fans qu’on ait un 
jufte fujet de m’accufer. Je ne vous empef- 
che pas de monter au haut dé cette Rouëj; 
mais ne croyez pas que je vous fafTe une' 
injure, lors qu’il me plaira de vous en faire 
defeendre. > 

Eouvez-vous ignorer ma façon d'agir*. 



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4 S Con SGt ATI-Olfr 

Ne fçavez-vous pas que Croefus Roy de 
Lydie, dont la puiflance paroifloit un peu 
auparavant fi- redoutable à Cyrus , fut un 
moment apres chargé de chaînes , & mis 
fur un bûcher pour y eftre brûlé comme 
une miférable Viétime, fi l* eau du Ciel n'eut 
éteint le feu qui Talloit réduire en cendres? 
Ne vous fouvenez- vous pas que Paul- 
Æmile , verfa des Larmes au milieu de fort 
triomphe , en confidérant le malheur dé 
Perfée qu’il menoit captif? 

Que veulent dire ces foûpirs 8s ces gé~ 
miflemens dont les Théâtres retentiffenr 
tous les jours? N’y- déplore-t-on pas la ri- 
gueur de la Fortune, qui renverfe d ? un feul 
coup les plus floriflans Empires? N’avez- 
vous pas appris dans la Fable, eftant encore 
jeune, qu'à l’entrée du Palais de Jupiter il 
y avcit deux* Tonneaux, de l’un defquels il 
droit les Biens*, & <|e l’autre les Maux, pour 
les départir aux Hommes félon fa volontés 
Quedirez-vous fi jé vous fais voir que votis 
avez beaucoup plus reçeu du premier que 
du fécond? que je ne vous ay pas encore 
tout-à- fait abandonné , & que le change- 
ment que vous me reprochez- doit eftte la 
caufe de voftre efpérance ? 

Neantmoins quand ce que jp vous dis ne 

feroit 



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gl<? 




D E B O E C E. 4$ 
feroit pas véritable , vous ne devez en au. 
cune maniéré vous laitier abbatre à la trif- 
tefle; Çc puis que vous eftes en un Royau. 
me dont tous les autres bbfervent étroite- 
ment les Loix, il ne faut pas que vous prc. 
tendiez vivre fcul dans l’indépendance. 



POESIE II, 



^s/^\tTand de la Corne d* Amaltée 
Sortiroientautarrt de tréfors 
Que l'on voit la Mer agitée 
Pouffer de fables fur fes bords: 

Les Hommes, d’une voix commune, 
Blâmeroient-ils pas la Fortune» 

Sans pouvoir regler leur efpxit. 

Dont les defirs infàeiables, 

Fa fient les bornes raifonnàbles 
Que la Nature leur preferit? 



Si Dieu leur donne des richefiès, 
J)es honneurs^ & des Dignité*, 

Ils confidérent fes largenes 
Comme des biens trop limite*. 

Les chofès unefois acquifes, 

.Ne peuvent plus paroiltre exquifes 
A leurs fouhaits ambitieux* 

Et leur famélique avarice 
"Ne trouve rien qui raffouvifflè 
-En fbn appétit furieux. 

E 



i 



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50 Consolation 

Comment donc cette convoitife 
Sc bornera-t-elle jamais; 

Puis que dans ceux qu’elle maiftriCe 
Elle s’accroît parles bienfaits? 

Leur vifage pafle de crainte, 

. Et leur bouche ou verte à la plainte, 
Nousmarauent cette vérité; 

Qÿon n'eft riche qu'en apparence, 
lors qu'au milieu de l'abondance 
On fe plaint de fa pauvreté, 

PROSE III. 

S I la Fortune vous apportoit toutes ces 
raifons pour fa defenie , vous noferieg 
pas feulement ouvrit la bouche pour vous 
exeufer, Si vous avez neantmoins encore 
quelque chofeà dire pour juftifier vos in- 
juftes plaintes, vous le pouvez faire, je vous 
permets de parier, & je fuis prefte de vous 
entendre. Alors prenant la parole, je luy dis. 

Ces choies ont une apparence extrême- 
ment belle. Tout ce que la Rhétorique a 
4’agréemens, & la Mufique de douceur , s’y 
rencontre avec un parfait mélange , Sc lors 
qu’on les entend elles ont de merveilleux 
pgurmes pour contenter l’oreille > mais elles 



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DE BOICI. Jl 

ne pénètrent pas ou les Miférables reflen- 
tent leur mal : C’eft pourquoy, lors quels 
Ton des paroles ne frappe plus les Cens, la 
douleur s’empare de l’efprit avec plus de 
violence qu’auparavant. 

Cela ell vray, me repartit la Philofophie: 
ce ne font pas encore icy les remedes que 
je vous veux donner ; mais feulement -de 
legeres fomentations dont je me fers pour 
appaiferun peu la violence de voftre mal, 
qui n'eft pas en eftat d’eftre traité d’une au- 
* tre maniéré. Mais lors qu’il fera necefTaire 
jemettray lafonde plus avant, & j’aplique- 
ray des remedes plus efficaces, le ne vous 
demande à prefent qu’une chofe, qui eft que 
tous ne vouliez point perfuader à tout le 
monde que vous eftes miférable. 

Avez-vous fi- toft oublié l’exces, & le 
nombredes faveurs que vous avez reçeucs 
delà Fortune} le ne vous diray point qu*a- 
pres la mort de voftre Pere , les premiers 
Hommes de la Republique eurent un foin 
particulier de vous élever, & qu’eftant choifî 
pour entrer en l’Alliance des plus Illuf- 
très de Rome, vous leur avez efté joint par 
les liens de l’amour, avant que de leur eftre 
uny par ceux du fang. S’eft- il trouvé quel- 
qu'un qui ne vous ait èftimé tres-heureux, 

E H 

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yz Consolation 

tant à caufe du rang que vos deux Beaux- 
peres ont ,tenu dans l’Empire, qu'à caufe do 
mérite de de la fageffe de vos deux Epou- 
fes, & de 1a vertu des j&nfans, dont le Ciel 
a beny vos Mariages? t 

le ne diray pas qu’eftant encore jeune, 
vous avez obtenu des Charges, & poffedé 
des Dignitez où les plus âgez n’ofetit pas 
mefme afpirer. le ne précens point m’ar- 
refter aux chofes les plus communes , je 
viens .tout d’un coup au pojnt qui fait le 
comble de voftre félicité. 

Si le reflbuvenir d’une belle a&ion , Si fi 
je fruit qu’on en tire, laide dans l’efprit de 
l'Homme jine certaine Béatitude qu’il ne 

{ >eut cpnfidérer fans un extrême plaifirj 
es maux dont vous elles accahlc pourront- 
ils jamais effacer de voflre mémoire ce jour 
bienheureux auquel vous villes vos deux 
Fils fortir de voftre Palais reveftus des mar- 
ques du Confular, accompagnez de tous les 
Sénateurs, Sc fuivis de tout le Peuple dont 
les acclamations témoignoient la réjoiiif- 
fance? Pourrez vous oublier ce jour, au- 
quel eftant au milieu de çes deux jeunes 
Çonfuls affis en IeurChaires d’y voire, vous 
fi (les le Panégyrique des vertus du Prince, 
fk vous remportaftes l’eftime du plus fçau 



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ÔE EoÉCÉ. $3 

tarit, & du plus éloquent des Romains} 
Auquel enfin venant avec eux au milieu du 
Cirque , où tout le Peuple eftoit amafle, 
vous furpaflaftes Ton attente par une 11 
graride profufion de Richefies, qu’il ne s’en 
eftoit jamais tant veu dans un jour dé 
Triomphe. 

Apres tant de faveurs pay quelque fujct 
de croire que vous aviez enchanté la For- 
tune , puis qu’elle paroitToit fi confiante à 
vous favorifer, & qu’elle vous combloit dé 
tant de bienfaits. Eft-il pas vray qu’elle 
Vous a fait des grâces qu’aucun particulier 
n’avoit encore reçeucs? Voulez- vous donc 
compter avec elle pour examiner ce qu’elle 
vous peut devoir} C’eft icy la première fois 
qu’elle vous a regardé de mauvais oeil ; & 
fi vous comparez le nombre '& la grandeur 
de fes faveurs , avec le nombre te la gran- 
deur de fes difgraces , vous ne pourrez pas 
nier que vous ne foyiez encore bienheureux. 
Que fi vous ne vous eftimezpas tel, à caufe 
que ces temps agréables fe (ont écoulez, 
vous devez fonger que les temps malheu- 
reux paieront auffi de la mefme forte. 

Eft-ce d’aujourd’huy que vous effics 
monté furie Théâtre de ce monde} Et pou- 
vez- vous dite qu’eftant Etranger, vous n’en 

E iij, 



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j 4 Consolation 

connoidez pas encore les Couftumes ? Edi', 
mez-vous qu’il y aie icy bas rien d’afluréj 
puis qu’en un moment l’Homme cefle- 
d’èftre ce qu’il eftoit? 

Les chofes qui dépendent dé U Fortune- 
nous font rarement fidelles, & celles mefrne 
qui nous (ont les plus a (tarées trouvent une 
efpece de mort dans le dernier jour de noftre 
vie: Que vous importc-t-il donc , ou que 
vous quittiez la Fortune en mourant, ou 
qu’elle vous abandonne en s'enfuyant? 




j P Q E S I E J IL 



Q Uand le Soleil naiflant viét éclairer les Cieui-, 
Les A (1res de la Nuit- s’éclipfent à nos yeux, 
©bfcurcis par l’éclatde fa vive lumière. 

Quand le vent du Midy fouffle clans un Jardin*. 
L’on n’y voit plus le foir les Rofes du matin. 

Et le Lys éfeiiilléperd fa beauté première. 

Souvent on voit la Mer en un fi .grand repos, 
Qu’en lôn va (le circuit^ immobile, & (ans flots. 
Elle rend du Soleil l’image rayonnante; 

Souvent les Aquilons ayant enflé lés eau». 

Elle rentre en fureur, & brife les Vaiflèaux 
Par l’effroyable choc de (bn onde écumante. 







DE BOECÉ. 

Tout eftant icy-bas fujet au changement, 
Attcdez pourvous feul un plusdonx traitement, 

Er mettez voftre efpoir aux biens de la Fortune* * ; 
La Sentence d'un Dieu ne fo révoqué pas. 

Et vous eftes fournis à cette Loy commune. 

Que tout Eftre engendre foit fujet au trépas* 



PROSE IV. 

A tors je luy répondis ; Vous ne m’allé- 
guez rien qui ne foit tres-véritable, 
ô Divine Protectrice de tontes les Vertus ’ 
lene puis pas dite que la Fortune m'ait efté 
trop peu de temps favorable. Au contraire 
la durée de ma profpericé fait le fujet de 
mes plaintes , parce qu’entré tous les mal- 
heurs il n’y en a point de plus fenfible 
que le fouvenir qu’on a de fon premier 
bonheur. Vous commettez , me dit-elle» 
une grande injufticc, & vous ne pouvez pas 
attribuer à la Fortune un mal qui n’eft que 
dans voftre imagination. Si fa fuite voue 
furprend, & fi cette profperiré paflagere 
formedans voftre efptit de vaines chimères 
afin de vous étonner; fongez combien de 
chofes vous relient encore pour vous main-* 
tenir en voftre ancienne félicité. 

E iii/< 



C O îfSOL À TI O N 

N’eft-il pas vray que fi ce que vous pof- 
fediez de plus précieux au milieu de tant de 
ticheflès vous avoit efté divinement con- 
fervé , vous n’auriez aucun fujet de vous 
dite miférable, ayant encore la meilleure 
& la plus noble partie de voftre Bien? 
Yoftre Beau-pereSymmaque , la gloire du 
nom Romain, l’ornement du monde, & le 
premier de tous les Hommes, vit encore; & 
ce que vous achèteriez au prix de tout voftre 
fàng ; cet dlüftre Perfennage, qui n’aime 
que la fageffe & que la vertu, déplore vof- 
tre calamité, fans fonger à celle qu’il en- 
dure. Voftre Epoufe dont le grand efprit 
eft accompagne d’une fi. rare modefrie; 
Voftre Epoufe dont la pudeur eft fi recom* 
mandable; & pour comprendre en un mot 
le Panégyrique de toutes fes vertus, voftre 
Epoufe femblable à Ion Pere Symmaque, 
vit encore-, & comme voftre infortune luy 
fait defirer la mort, elle ne vit plus que pour 
vous feul, en forte que la voyant incelfam- 
ment pleurer voftre abfence, je confefte 
tnoy-mefme que vous avez perdu quelque 
chofe de voftre félicité. 

Que diray- je, enfin, des Enfans que vous 
avez eus d’elle, dans îefquels autant que la 
tendrefte de leur âge le peut permettre, oa 



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/ 




D'Ë B' O É C î. f}' 

remarque déjà la vivacité de leur Pere& de 
leur Ayeul ? Le principal foin des Hommes 
eftantde conferver leur vie, vous eftes heu- 
reux ii vous fçavez connoiftre voftre féli- 
cité, puis que vous pofledez encore ce que 
vous eftimez plus cher que la vie mefme. 

Geflez donc de pleurer inutilement; là 
Fortune ne traite pas encore avec beaucoup 
de rigueur ces gages précieux de voftre 
profperité ; ny la tempefte qui' vous agite 
n’eft pas fort à craindre, puisque vous avez 
deux Ancres pour vous aSèrmir contre fes 
efforts, dont l’une eft le foulagement que 
vous recevez dans le temps prefent, St 
l’autre Tefpérancequi vous refte pour l’ai 
venir. 

Dieu veüille, luy dis-je, que ces deux 
chofès ne m’abandonnent jamais ; car tant 
que pauray ces deux appuis , la violence de 
1 orage ne me pourra fubmerger ; & quoy 
que tous les flots de la Mer fe foûlevent 
contré moy, j’arriveray toujours au Portt 
Mais neantmoinr vous voyez combien je 
fuis décheude ma première grandeur. 

Alors la Philofophie m’interrompant^ 
s'écria : J’ay déjà gagné quelque choie fur 
vous, puis qu’en l’eftac où vous eftes , vous 
lie vous croyez pas encore touta-fait raif 



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j8 Consolation - 

férable. le ne puis toutesfois fouffrir cette 
délicatelfe avec laquelle vous vous plaignez 
qu’il vous manque quelque chofe pour eftre 
heureux. Y a-t-il quelqu’un à qui la For- 
tune Toit ft favorable qu’il ne luy. manque 
rien? Ne fçavez-vous pas que ta nature 
des.biens de ce monde, eft telle qu’on ne les 
peut pas pofTeder tonrà la fois, ou qu’apres 
en avoir joiiy quelque temps, on les péri' 
avec plus de facilité qu’on ne les avoit ac- 
quis ? L’un eft dans l’abondance & dans 
lesplailirs ; mais la balTefTe de fa naiftance 
le rend méprifable. L’autre eft d’une ex. 
tradion tout-à-fait il lu lire, mais.il eft pau- 
vre, & quoy que la Nobléfle l’cl'eve atr 
deflus du commun, il voudroit n'eftre connu 
de perfonne. Celuy-cy poffede ces deux 
avantages, mais il déplore continuellement 
là viduité. Celuy-là s’eft marié fort avan- 
tageufement, mais il n’à point d’Enfans, Se 
les richefîbs qu’il amaffe doivent pafler en 
des mains étrangères. Cet autre enfin elfc 
Pere de beaucoup d’Enfans, mais le liberti- 
nage de fes Fils, St l’impudicité de fes Filles, 
ne lailfent point à fes yeux d'autre ufage 
que celuy des larmes, 

Ainfi vous voyez que perfonne ne jouir* 
entièrement des faveurs de la Fortune , & 



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DE B O E C E. J9* 

que ce qu’on a d’un cofté .manque de l’au- 
tre, parce qu’il y a toûjours quelque chofe 
qu’on ignore faute d’expérience, ou qu’on 
hait auffi tort qu’on commence de le con- 
noiftre. 

Vous devez encore confidérer que ceux 
qui font les plus heureux, font aufli les plus 
inforcunez, parce qu’ils font les plus fenfi- 
bles au mal, & que fi tout ne leur arrive au 
mefme temps qu’ils le défirent, ils fe lailîent 
abbatre au moindre déplaifir, & n’ayant 
jamais goufté que les douceurs de la ptof- 
perité , ils ne peuvent fouffrir la moindre 
.amertume-, tant ileft vray qu’iLfaut peu de. 
chofe , pout ravir aux plus fortunez leur 
béatitude imaginaire. 

Combien croyez-vous qu’il y en a qui: 
s’eftimeroient heureux, s’ils poffedoient la 
moindre partie de ce qui vous refte? Ce 
lieu mefme que vous nommez un Exil , elfe 
la Patrie de ceux qui y demeurent -, & vous 

f ouvez juger pat ce que vous éprouvez,que 
Homme n’èft miférable que lots qu’il s’i- 
magine l’eftre, n’y. ayant point de condition 
qui ne foit heureufe quand on l’envifage 
avec un efprit tranquille. Qui fera là pet-, 
•fonne fi favorifée de la Fortune, qui ne de- - 
lire changer d’eftac. lors qu’elle fe laiflera 



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6o C O N S 0 L A f I'O ïT 
vaincre à l’impatience » Et combien la pros- 
périté cache. t-elle de fiel parmy fa dou- 
ceur, puis qu’on ne pourra pas l’empefchet 
de s’en aller quand eHe voudra î Vous 
voyez à prefent combien eft méprifable 
cette Béatitude qui n'accompagne pas toû- 
jours ceux qui la poftedoient avec le plt»- 
de modération, & qui ne donne pas une fa- 
tisfaÛion parfaite aux ambitieux. 

Pourquey donc, ô Mortels! cherchez- 
vous au dehors une félicité que vous avez 
au dedans de vous - mefmes ? C’eft farts , 
doute que l'erreur 8c l’ignorance vous aveu- 
glent : Il faut que je vous faffe voir claire- 
ment en quoy confifte cette félicité que 
-'‘Vous ne connoiflëz pas. Ÿ a-t-il quelque 
chofe de plus précieux que vous-mefme? 
Rien, me direz- vous; Par confisquent donc 
fi vous elles maiftres de vous-niefme. Vous 
poflederez un bien que vous ne fçauriez ja- 
mais perdre, & que la Fortune ne vous peut 
ravir. Mais pour mieux connoiftre que la 
Béatitude ne peut eftre établie en ce qui dé- 
pend delà Fortune, faites ce raifonnement: 

Si la Béatitude eft le fouverain bien de la 
nature raifonnable , & fi 1 ce qui peut eftre 
ravy de quelque maniéré que ce foit , n’eft. 
pas un fouverain bien, parce que ce qu'oit 



/ 



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DÉ B OECE. 

ne nous fçauroitofter doit eftre necellaire- 
roent plus excellent il eft évident que la 
Eortune eftant fi changeante, ne.peut pré- 
» tendre à la pofieilion de cette Béatitude. 

De plus celuy qui joiiit de cette félicité 
périflable, ou fçait qu’elle eft inconftante, 
ou ne le fijait pas ; S’il ne le fçait pas, 
quelle Béatitude peut il y avoir dans l’i- 
gnorance & dans l’aveuglement? S’il le 
lçait, il faut neceflairement qu’il appré- 
hende la perte de ce qu’il eft alluré de per- 
‘ dre; ôc par .confisquent cette crainte conti- 
nuelle l’empefchera d’eftre jamais heureux. 
Que s’il croit devoir méprifer cette perte, 
il faut conclure que Ja félicité dont il confi- 
dere la perte avec tara d’indifférence , n’eft 
qu'une Béatitude imaginaire : Et comme 
vous eftes perfuadp que les Efprits des 
Hommes font immortels, & que-la félicité 
. du corps n’eftant qu’accidentelle , luy doit 
eftre ravie par la mort , vous reconnoiftet 
auffi qu'un bonheur paftàger ne luy pouvant 
pas donner une parfaite Béatitude , tout ce 
qu’il y a de mortel doit eftre malheureux 
par le trépas. Que fi nous n’ignorons pas 
qu’il y en aplufieurs qui ont cherché cette 
Béatitude non feulement par une mort vo- 
. lontaire, mais aulïï par toutes fortes de doU- 



* 



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6 i Consolation 

leurs & de tourmens , comment fe peut-il 
faire que la vie prefente rende heureux 
celuy qu’elle ne peut rendre miférable er- 
rant pafleel 




POESIE IV : 



Q uiconque veut baftir pour les Siècles fui vans^ 
Qu'il ne choi/ilîê poin t les Monts, ny les 
Rivages; 

Les Monts font expofoz aux plus cruels orages* 

£t rien ircft alluré fur des fables mouvans. k 

'W 

Confiderei le fort do vos Palais fuperbes* 
Regardez leur péril, & vous en retirez: 

Leurs nombreux Habirans v font moins aflurez, 
Qu^un Pauvre fous fbn toit tait d’un refte de gerbes» 

Que les Vents animez ^contraire fureur, 
Troublent en meftne tcpSjleCiel.laTerrej&rOnd^ 
Il 7 fera toujours en une paix profonde; 
^rUnivers tremblant, il n’aura point depeac* 




DE B OECE. .6$ 

SS3G-3SSQ : 033(22)S-SG23G0(20S 
PROSE y. 

M Ais puis que je voy que mes raifons 
font déjà quelque impreffion fut 
-voftre efprit, je jcroy qu’il eft nece (Taire de 
vous appliquer des remedes un peu plus 
puilîans. Dites - moy donc ; Quand les 
Siens delà Fortune ne feroient pas périfla- 
bleÿ, & ne vous abandonneroient point en 
un moment, qu’y a-t-il en eux qui vous 
puilTe véritablement appartenir , ou qui ef- 
tantconfideréfans paffion, neparoifle mé- 
prifable aux yeux de l’Homme fage ? Les 
iliçhefles font elles prérieufes d’elles-mef- 
mês, ou feulement par le profit que vous 
en retirez? lequel eft-ce des deux? Eft-ce 
la nature de l’or, ou fa quantité qui le rend 
-confidérable? Ne fijavez-vous pas que les 
xichefTes font plus éclatantes en leur pro- 
fufion qu’en leur amas ? & que fi l’avarice 
de ceux qui les pofledent les fait haïr, la li- 
béralité les fait aimer? 

S’il eft vray que ce qui paffe dans les 
mains d’un autre, ne demeure plus dans les 
voûtes, il faut neceffairement avoüer que 



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64 Consolation 

l’argent n’eft précieux que lors que par 
fioftre libéralité nous ceflbns de le pofleder: 
Et fi tout ce qu’il y a de richefles dans l’U- 
nivers c fiant réüny fous la,pui(Tance d’un 
foui Homme, l’abondance de celuy- là ren» 
doit tous les autres pauvres ; il faut que le 
fimple fon de la voix ait quelque chofe de 
plus considérable que. tous les tréfors , puis 
qu’elle peut en un infiant remplir les oreilles 
de plufieurs Perfonnes aflèmblées , 6c que 
les richefles ne fçauroient pafler en mefme 
temps en diverfes mains, fi l’on ne les divife 
en autant départies qu’il y a de, perfonnes: 
Ce qui eftant fait, il arrive toujours que ceux 
qui n’y ont pointeü.de part demeurent 
pauvres. 

Que ces Richefles donc 'font indignes dtt 
nom qu’elles portent-! 6c que leur pouvoir 
eft limité * puis qu’elles ne figuraient ap- 
partenir à plufieurs Perfonnes en mefme 
temps, & qu’elles ne rendent jamais un par- 
ticulier heureux, qu’elles ne rendent les au- 
tres miférables. 

Efice l’éclat des Pierres précieufes qui 
vous charme les yeux ? Ne fçavez- vous pas 
que s’il y a quelque chofe de particulier & 
d’agreable en leur brillant, il leur appartient, 
& non pas à vous Et .certainement je ne 

puis 



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6 E B O É C E. 

{ Mis affez m’étonner comment les Hommes 
es admirent : Car de quelle forte une choie 
inanimée, & qui n’a ny diftinétion nyliai- 
fon de membres peut - elle eftre eftimée 
d’une Creatute animée Se raifonnable ? Je 
veux bien qu’elles foient un ouvrage delà 
main de Dieu, & que dans leurs figures dif- 
férentes, elles participent un peu de la der- 
nière beauté: Mais neantmoins eftantinfi- 
niment au deflous de voftre nature, elles ne 
méritent aucunement voftre admiration; 
C’eft peut-eftre la beauté des Campagnes 
qui vous plaift ? Pburquoy non ? puis 
qu’elles compofent une partie d’un fi bel 
ouvrage? C’eft ainfi que nous confidérons 
quelquefois avec plaifir la face de la Mer, 
quand elle jouit d'une parfaite tranquillité; 
que nous admirons le mouvement des 
Cieux, le cours dés A lires, 8c le change- 
ment delà tune. 

Mais eftes-vous aflez vain pour vous glo- 
rifier de ce qui ne vous appartient pas ? Ces ■ 
ehofes' ont-elles rien qui dépende de vous? 
t’ingénieufe diverfité des fleurs que pro- 
duit le Printemps, contribue- t-clle tien à 
voftre beauté ? Et lesfruits que les Arbres 
portent en Automne , font-ils une marque 
de voftre abondance ? Fourquoy vous ré- 



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C6 CONSOLAT! O N 
joüilïez-vons de ce que vous ne poflêdez 
as > Et d’où vient que vous embraffez des 
iens étrangers, comme fi le Ciel vous en . 
avoit fait le maiftre abfoluî . Jamais la For- 
tune toute- puifiante qu’elle eft, ne vous 
pourra donner ce que la .Nature a feparé- 
de vous. 

Il eft vray que ce quel* Terre produit 
eft deftiné pour la nourriture de fes habi- 
tant; mais fi vous voulez vous contenter 
de ce quifuffiï à la Nature, c’eft fans raifon 
que vous luy defirez l’abondance & les ri-. 
cheÇTes, puis qu’elle eft fatisfaite de peu, 8c 
‘'accablant de ehofes fuperflues, vous. 
rendez, ou defagreables , ou péril - 

Vous croyez peut -eft re que l’cclat, & la-- 
pompe des habits donne quelque agrément 
à;<ceux qui les portent; mais pour rnoyje- 
■ ne puis rien admirer que la nature de la ma- 
tière, ou l’adreffedeV Ouvrier. Eft-cedans. 
fe grand nombre de Serviteurs que vous éta- 
biitfez voftre bonheur ? Mais ne fçavez- 
vous pas que s’ils font vicieux-, vous ne les - 
devez confiderer que comme une charge ~ 
perniçieufe à voftre M&ifon, &que comme- 
, des ennemis domeftiques qui vous doivent*., 
encore eftre plus redoutables que les écrans 



qu en i 
les luy 
leufes. 



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UE B'oece. 6 j 

gers ? S’ils font vertueux, comment pouvez 
vous compter entre vos richedes une vertti 
qui ne vous appartient pas ? - 
C’elt pourquoy vous voyezdairemenf 
que de toutes ces choies que vous mettez 
au nombre-de vos biens, il" n’y en a pas une 
qui foità vous. Si vous n’y trouvez point 
de beauté qui doive eftre l’objet de vos de- 
ücs , quel fujet avez- vous de vous plaindre 
de leur perte, ou de vous réjouir de ce que 
vous les poffedezencore ? Si la Nature leur 
a donné quelque chofe de charmant , que 
vous importe- 1 - il? puis qu’eftànt'feparées 
de vos richedes, elles ne perdront rien de la 
beauté qui vous les rend agréables. Elles ne 
font pas précieufes, parce qu’elles font à 
vous; mais au contraire vous lés avezmifes 
parmy vos richedes , parce qu’elles vous 
lèmbloient précieufes.- 

Enfin queprétendez-vous par ce grand 
éclat de fortune} Vous voulez fans doute 
bannir de chez vous la pauvreté par le 
moyen de l’abondance : Mais il arrive tout 
le contraire dé ce que vous vous elles pro- 
pofé , puis qu’en mefme temps que vous 
augmentez lé nombre dé vos richedes , il 
finit necedai rement que pour les conferver, 
vous acctoiffiezceluy de vos Domeftiquesr 



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68 Consolation 

de forte qu’il eft très- véritable que ceux- qui 
pofTedent beaucoup de chofes , manquent 
de plufieurs chofes j & qu’au contraire ceux 
qui ne demandent que les chofes ncceflaires 
à la Nature, n’ont ptefque befoin de rien, 
puis qne ce qu’ils défirent ne leur- peut 
manquer. 

Quoy donc eftes-vous fi miférable, que. 
n’ayant aucun bien qui vous foit propre, 
vous foyiez contraint d’établir voftre bon- 
heur en des Richeffes que la Nature a tout-à 
fait éloignées de vous h Les chofes font- 
elles aujourd’huy dans une fi grande confu- 
fion, que l’Homme qui peut eftre appelle 
Divin par l’excellence que la Raifon luy 
donneaudeffus detous les Animaux, s'ima- 
gine iv’avoir point d’autre éclat , que celuy 
qu’il croit. tirer de la pofleflïon d’une chofe 
inanimée > T out ce que vous voyez icy bas, 
eft content de ce qu-’il a receu du Çiel : & 
vous que l’Entendement rend fi femblable 
à Dieu mefme, vous empruntez des chofes 
les plus viles & les plus méprifables,dequoy 
relever voftre nature, qui n’eft jamais pht9 
belle, que lors qu’elte ne fè pare que de fes 
propres or nemens. 

Vous ne connoiflezpas fans doute quellfe 
injure vous faites aceluy. qui vous a formée 



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ET E B O E C E. 6 f 

Ita voulu que l’Homme furpaflaft en di- 
gnité tout ce qu’il y a de plus noble fur la 
Terre , & vous l’abaiflez au deflous de ce 
qu’il y a de plus abjeéfc : Cat s’il eft vray 
que ce qui fait le bien d’une chofe , eft plu» 
précieux que cette chofe mefme dont il fait le 
bien ; ne voyez- vous pas quelors que vouS 
mettez ce qu’il y a de plus méprifable au* 
nombre des biens, vous eonfeflez que dan» 
fa balle (Te il mérite encore plus d’eftime que 
vous ? Mais ce n’eft pas fans fujerque vous 
tombez en un aveuglement fr prodigieux? 
parce que l'Homme qui s’élève au demis de 
toutes chofes lors qu’il fçait fe connoiftre, 
s’abaUTeaudelTous des Belles, lors qu’il celle 
d’avoir cette connoilfance. Si les autre» 
Animaux ne fe Gonnoifl'ent pas, c’eft un de- 
faut de leur nature; Sc Cr l’Homme s’ignoré 
foy-mefme , c’eft un etfèt de fes vices , 8c 
de fes crimes. 

Confidérez encore l’erreur infupportablè 
de ceux quffeperfuadent avec vous qu’une 
chofe qui n’a d’elle- mefme aucune beauté 
peut devenir agréable fous des ornemens 
empruntez*. Si quelqu'une des chofes qu’on 
L recherche ft curieufement a du luftre &dé 
l’éclat, on Iuy peut donner les louanges 
i qu’elle mérite, autant que fa nature en eft- 



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jo Consolation 

capable , mais cela neantmoins n’empefche 
pas que ce qu’elle couvre avec tant de pom- 

f ?e, ne demeure avec les mefmes defauts, Sc 
es mefmes imperfections qu’il avoit aupa* 
tavant. 

Pour moy je foûtiens qu’une cHofe dont 
la poffeffiôn eft nuifible , ne dent pas eftre 
mifeaurangdes biens. Me trompay-jedans- 
mon fentiment ? Non, me direz- vous : Or. 
les RichcfTes ont fouvent perdu ceux qui les- 
pofledoient j. lê plus criminel eftant aulfi le 
plus ardent à s’emparer des tréfors dont les 
autres joüiftent ; & s’imaginant que toutr 
l’Or que la Terre cache dans fes entrailles, 
Sc toutes les Pierres précieufes que la Met* 
enferme dans fon fein, n’appartiennent qu’à- 
luy feul , comme fi tous les autres eftoient 
indignes de les poffeder. 

Vous donc à qui la mort donne tant d’a- 
préhenfion, fi vous aviez entrepris le voya- 
ge de cette vie fans eftre chargé d’un fi--; 
grand nombre de richeftes inutiles & fuper- 
flués, vous pourfuivriez voftre chemin fans 
crainte, Sc vous chanteriez en prefence des - 
Larrons, fans avoir peur d’eftte l’objet de 
leur avarice. N’ay-je pas à prefent fujet de* 
m’écrier : O que ce que lés Hommes ap- 
pellcntfelicité, eft indigne de ce nom , ppis 



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DE BoECE. 71 

qu’ils ne le peuvent obtenir fans peine , ny 
le retenir en aflurance ! 



POESIE K 

Q U’heureux eftoit ce S iecle,ou la Race mortelle • 
Vivoit des feuls prefens dont la Terre fidelle. 
Gontentoit fa frugalité! 

Ou des Chefnes nombreux la dépouille aflurée 
Appaifoit fa faim, modérée 
Par la feule néceffité! 

^)g5- 

Le luxe qui nous perd, & les molles délices, 

La honte de noftre âge, & la fource des vices. 

Ne corrompoient point les Efprits ; 

On ne mélangeok point les travaux del* Abeille 
Avec la liqueur de la Treille, 

Pour luy donner un plus grand prix, 

• ."wr 

L’Homme ignorott encor les ouvrages de loyer" 
Parla riche couleur que Sidon nous envoyé. 

Il n'en changeoit point la blancheur; 

Et ne cherchant alors qu’un repos néceflaire. 
Couché fur la molle fougere, 

Ils’endormoit à la fraifcheur, 

'-se - . , . . ; 

Content d’une bôrflon qu’il rencôfroit fans pcittC,:* 
Kétanchôit fa foif au bord d’une Fontaine, 

Sans autre taffe que fa main: 

Et lors que la chaleur eftoit trop violente, 

Iltrouvoit une Ombre vivante 
S&a s les feuillages d’ururieux Pin* 



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7* C 6 N S O l A T r I Ô N 

^(T 

Les Forefts confèrvoient leur première verdure* 
On n’avoir point changé l’ordre de leur nature. 
En les expofant fur les fîotSj 
^ Et Neptune écumant de fureur & de rage, 
N’avoit point caufé de naufrage 
Aux miférables Matelots» 

On n'avoit pas formé ces deffeins téméraires,- 
D-envoyer une Flotte aux Terres étrangères. 

Pour en découvrir les t ré fors: 

Ou n'avoit jamais veu ces mer veillesfatales 
Que les Ondes Orientales 
Expofènt fur leurs riches bords; 

ToutîUnivers entier n’eilbit qu’un héritage 
Les Clairons dont le bruit échauffe le courage; 

N'eftoient pas alors inventez* 

Etla Terre cachoit encore en fes entrailles 
Le fer Miniftre des Batailles, 

Et flnftrument des Cruautez. 

Carhelas! quel motif eut fait prendre les armes. 
Où l'on n'etfri rencontré que desfujets de larmes, 
Sans aucun efpoir de butin? 
OdleYiétorieux n’eufl eu que l'avantage 
D’avoir par un plus grand carnage 
Signalé & brutale main? 

Pluft à Diçu que les mœurs de ces teps defirablca 
Purent enfin revivre en ces temps déplorables 
Od triomphe l’iniquité! 

Mais le defir d’avoir, qui dévoré nos âmes,, 

A de plus-violentes flammes 
Que IcMfcnt Yefuve irrité» 

Quiconque 



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DE B OECE. 75 

■Quiconque le premier tira l’or de la Terre* 

Qu'il euft bien mérité que l’éclat du Tonnerre 
L’enfevelift Ions Tes travaux! 

Et que pour aiîou vir fit convoitife infamç* 

Il euft juftement rendu l’ame 
Entre les veines des Métaux! 

Ces tréfors , la matiere r & le lu jet des crimes,. 
Renfermez dans la nuit de leurs profonds abyfineSÿ 
Ne paroiftroient pointi nos yeux: 

JLe fable couvriçoit ces Pierres précieufcs. 

Qui de peur d’eftre dangereufes, 

Fuyoient la lumière des Cieux, 



PROSE VI. 

M Ais que diray-je des Grandeurs & 
des Dignicez que vous élevez jufques 
au Ciel fans les connoiftre ? Quel embra- 
sement du Mont Gibei , & quel Deluge 
peuvent caufer tant de maux qivun mé- 
chant Homme qui les poHede? Vos An- 
lettres qui n'avoient pu fouffrir le comman- 
dement des Roys, àcaufe de leur orgueil, 
>ont rejetté pour le mefme fnjet celuy des 
Confuls , fous lefquels ils avoient com- 
mencé d’eftre libres. S’il arrive quelquefois 
*que les plus grandes Charges foient don- 



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74 Consolation 

nées aux Perfonnes les plus vertueufes, qu’y 
a-t-il en ces Charges qui nous doive plaire, 
fi ce rfelt la probité de ceux quües exercent? 
Ainfi vous voyez que la Vertu peut donner 
de l’éclat aux Dignitez, & que les Dignitez 
n’en fçauroient donner à la Vertu. 

Mais encore quelle eft cette puiflance à 
laquelle vous afpirez avec tant d’empreffe- 
tnent? Voftre aveuglement eft-il fi prodi- 
gieux, que vous neconnoilïïez pas combien 
voftre ambition eft ridicule? N’éclateriez- 
vous pas de rire , fi dans une trouppe de 
Rats , vous en apperceviez un qui vouluft 
commander aux autres , & qui s’attribuait 
le mefme empire fur eux que les Hommes 
veulent s’attribuer fur les Hommes? Ce- 
pendant vous avez autant de fujet de rire de 
l’orgueil desplus grandsPrinces,que vous en 
auriez de rire de celuy de ces Animaux, puis 
que toute la puiflance des Roys ne s’étend 
que fur le corps humain, dont la foiblefleeft 
fi grande qu’une Araignée luy peut ofter la 
vie j & fur les biens de la fortune qui font 
encore plus méprifables que ceux du corps. 

Pourra-t-on jamais aflujettir un Efprit 
libre? Aura -t- on allez de force pour trou-» 
blet là paix ? Et fa confiance eftant fortifiée 
parla Raifon, ne triomphera- ï-ellc pas de 
toutes les menaces ? 



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DeBoeck. 

Un Tyran ayant fait appliquer à la tor- 
ture un Homme libre, de la bouche duquel 
il efperoit tirer à force de tourmens la con- 
noi (Tance des complices d’une Conjuration 
faite contre (à vie ; cet Homme généreux 
fe coupa la langue avec les dents , & la cra- 
cha au vifage de ce Barbare. Àinfi le lup. 
plicequece Tyran confidéroit comme une 
matière de fa cruauté, fut le fujet du triom- 
phe de celuy qu’il faifoit tourmenter. 

Pouvez- vous faire quelque mal, que vous 
ne puiffiez foufFtir d’un autre ? Les Holes 
de Buzire eftoient fes Viétimes, 8c luy- 
mefme fut celle d’ Hercule l’un d’entr’eux. 
Regulus avoir chargé de chaifnes plufieurs 
Carthaginois qu’il avoit pris en guerre ; & 
quelque temps apres ceux qu’il avoit vain- 
cus eftant victorieux , luy firent fentir la 
pefanteur des fers dont il les avoit accablez. 
Eftimez-vous donc une Perfonne puiffante, 
lors qu’elle peut faire endurer aux autres ce 
qu’ellene fçauroit éviter elle- mefme ? 

Si les Dignitez avoient quelque bonté . 
qui leur fuft propre & naturelle, elles ne de* 
viendroient jamais le partage des Médians* 
puis que les chofes oppofées ne peuvent 
avoir de commerce , 8c que la Nature nô 
foufFre point l’union de deux contraire*. 

G i j 

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7^ Consolation 1 

Ainfi comme l’on voit fouvent qiie des Scé- 
lérats font élevez aux grandes Charges , il 
£aut necelîairement avouer que les hon- 
neurs n’ont aucun bien folide , puis qu’ils ] 
s’abandonnent eux-mefmcs aux Perfonnes 
vicieufes, 8c que tous les autres prefens de 
la Fortune ne femblent fe vouloir commu- 
niquer avec profufion qu'à ceux qui com- 
mettent les crimes avec le plus de hardie (Te. j 

Comme vous ne doutez pas que celuy 
qui a de la force ne foit fort , & que celuy 
qui a de l’agilité ne foit agile; que la Mulî- 
que ne fade les Muficiens , la Medecine les 
Médecins, & la Rhétorique les Orateurs; 
parce, que chaque chofe prodyifant l’effet j 
qpi luy eft propré & naturel , ne peut en- i 

durer le mélange d’un contraire { Il faut j 

auffi que vous confeflicz que l’éclat & la 
pompe dont un Elprit vain (è flate n’ont 
aucune bonté, puis qu’ils peuvent compatir 
avec le vice ; que la multitude des RicheC- 
Tes ne peut épancher la foif infatiable de 
l’avarice; que laPuiffànce ne fçauroit ren- 
dre maiftre de Iuy-mefme , celuy que le I 
vice rend efclave de fes Pallions ; & qu’en- 
fi» les Dignitez qpe l’on donne auxMéchans ( 

ne fervent qu’à faire voir à tout le monde 
.qu’ils en font indignes , lieu qu’elles dp- 



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D £ B O E C B . 77 

vroient les en rendre capables, (1 elles eu 
(oient en effet ce qu’elles font en apparence* 
D’où vient donc que vous vous plaifez à 
donner de fi beaux noms à des choies fi mc- 
prifables , Sç qui déméritent par les effets 
ces illuftres titres dont vous efiayez de les 
relever? Pourquoy nommez-vous Ri- 
chefles, Puiflance & Dignité, ce qui ne l’eft 
pas ? Enfin je puis dire la mefrne chofe de 
tout le relie des Biens de la Fortune, qui 
n’a rien de fouhaitable , & qui puiflê mé- 
riter laqualité de Bon; puis qu’elle ne favo» 
rife pas toujours les Bons, & qu'elle ne 
rend pas vertueufes les Perfonnes aux- 
quelles ellefe communique. 

POESIE VI. 

R Orne, quelle fur ta mifère» 

Et que tu fouffris de malheurs 
Sous le Prince atfaflîn d'un Frcre, 

D’une Epoufe, & des Sénateurs! 

Que ta face fut effroyable. 

Lors que ce Tyran déteftable 
Courant une torche à la main, 

( Plaifîr digne d'un Parricide ). 

Comme une cruelle Euménide 
R épandit la flamme en ton fein. 

G ity 



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7$ Consolation 

Mais quece Monlheait pu £àns la r tnt s 
Découvrir îc fein maternel. 

Qu’il aie pu cenfurer Tes charmes 
D’un oeil & tefcif & cruel. 

Cela fembic fi peu croyable, 

Que quoy qu’on fçache véritable 
Ce que l’ Hiftoire nous en dit, 

Malgré foy-mefme l’on eftime. 

Que croire cet énorme crime, 

C’eft croire un fabuleuxxécit* 

Cependant ce crue) Monarque 
Yoyoit à Tes pieds l’U ni vers 
Cémir fous la honteufe marque 
De la pefanteur de fes fers, 
les plus puifTans Roys delà Terre 
Attendoientlapaix, ou la guerre. 

De fon caprice furieux; 

Ets'expefer à luy déplaire, 

G’cftoit eftre aufïi téméraire. 

Que de s’armer contre les Cieux, 

Mais l’éclat de cette puiflance 
L’a-t-il enfin rendu meilleur? 

A-t-il pu bannir l’infblence, 

Et la cruauté de fon cœur? 

Que Ton fbufFre un du: Efclavagc- 
Sous un Tyran de qui la rage 
Aveugle toujours la raifbn ; 

Et dont les Villes alarmées 
N’entendent que des tou armées 
De feu, de fier, & de poifon! 

'W' 



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DE &OECE. 79 

PROSE VII. 



A Lots j’intetrompis mon filenre, & jb 
luy dis : Vous fçav-ez que l’ambition 
n’a jamais eu d’empire fur mon efprit; 
mais que j’ay feulement déliré des employs 
proportionnez à ma vertu, de peur que l’oi* 
iîveté n’en afFoiblift la vigueur, & que les 
tenebres n’en obfcurcillenf la lumière. 

Voila, me répondit la Philofophie, l’u- 
nique chofe qui puille charmer les âmes na- 
turellement genéreufes , mais qui n’oiu pas 
encore toute la perfection d'une fageffe coti- 
fommée. L’amour de la gloire les anime 
en tous leurs delfeins , & la paillon qu’ils 
ont de faire éclater les belles aâions qu’ils 
font pour le fervice de la République , les 
empefche d’eftre contens des exercices 
dhrne vertu cachée. Mais conlidérez un 

E eu combien ces prétentions ont de foi- 
lefle, & combien ces fouhaits font inutiles 
& pleins de vanité. 

Vous avez appris de l'Àftvologie que 
toute la Terre n’eft qu’un point à l’egard‘ 
,du Giel, & que pour ce fujet on peut jufte- 

G iiij 



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8o Consolation 

ment dire qu’elle n’a prefque point d’éten- 
duc : puis que félon le témoignage de Pto» 
lomée , fi l’on divife fon Globe en quatre 
Fardes, l’on n’en trouvera qu’une qui foie 
habitée. Si vous confidérez en fuite cette 
derniere partie toute feule ; & fi vous exa-- 
minez curieufementce que la Mer 5c ce que 
les Fleuves occupent, ce que les marefcages 
rendent inaccelïtbles, 5c ce que les exceSi- 
Ves chaleurs empefchent d’habiter , vous 
verrez qu’il ne relie prefque plus rien pour 
la demeure de l’Homme. 

Elles- vous encore a(Te* aveugle pour 
délirer apres cela d’étendre voftre renom- 
mée? Et ce petit efpace ou l'ordre de h 
Nature vous a refferré, ne doit-il pas vous 
faire connoiftre la vanité de vos préten- 
dons i Qu’y a-t-il d’éclatant & d’honno- 
rable en une gloire fi limitée i Songez que 
ce peu de Terre qui vous relie , eft 1a de- 
meure de plufieurs Nations aulfi differentes 
de moeurs que de langage. Confidérezque 
le bruit des belles a&ions d’une Perfonne 
particulière , ny mefiue de tout un Peu- 
ple , ne fe pourra pas faire entendre au 
delà des Montagnes 5e des Mers qui les 
fepatent de vous , 5e que quand mefme H 
auroir allez de force pour y pénétrer , les 



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DE H Ô E C E. 

Peuples barbares ne fçauroient comprendre 
ce qu’on y voudroit publier à voftte avan- 
tage. 

Cicéron ne dit-il pas que de fon temps ra- 
gloire de la République ne s’écendoit pas 
encore au delà du Mont Caucafe, quoy que 
l'Empire Romain fuft alors en fon plus 
plus grand éclat , & que lés PartHes & les 
autres Nations voifines en redoutaffent éga- 
lement le bonheur & là puiffanceï Recorï- 
noiffez-Vous, enfini, jufques où peut aller 
cet honneur pour lequel vous elles fi paf- 
fionné ? Devez- vous efperer que la répu- 
tation d'un Citoyen de Rome s’étende plus 
loin que la gloire de Rome mefme î Et ne 
fçavez-vous pas que les Mœurs 8c les Loix 
des Peuples font fi contraires , que ce que 
les uns ettiment digne de loüange , Des au- 
tres le jugent digne de fupliceî En forte 
qu’une Perfonne un peu jaloufe de là re- 
nommée, ne doit pas délirer d’cftre connuE 
cfe beaucoup de Nations-, 

Il faut donc que chacun foit content de 
l'eftime qu’il a dans la Patrie, & que là 
gloire de ces a étions quine refpiroient que 
l’Immortalité foit rellërrée dans Pctenduë 
cPunefeule Province. Mais, Helas! pouvez- 
vous encore vous affûter d’un honneur fi 12- 



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ii Consolation 

mite, puis que les noms de tant d'Hommes 
llluftres font enfevelis dans leurs Tom- 
beaux, faute d'Hiftoriens qui les ayent fait 
revivre à la Porter ité ? 

Je veux neantmoins que vous foyiezplus 
heureux que ces grands Hommes, & que 
vôftre vie ferve de matière aux plus excel- 
lens Panégyriques : la fuite du temps n'ef- 
facera-t-c lie jamais leurs Ecrits? & voftre 
gloire ne fe perdra-t-elle pas avec les louan- 
ges qu'ils vous auront données l Cepen- 
dant vous avez alfez de vanité pour préten- 
dre d f immortalifer voftre mémoire. Si vous 
confidérez férieufement ce que c'eft que 
l'Eternité, vous verrez que vous n'avez pas 
(ujet de vous téjoüir de la durée de voftre 
réputation. Un moment a quelque pro- 
portion avec dix mille ans , parce que la 
durée de 1 un 6c de l'autre eft finie. Mais fï 
vous comparez retendue de voftre Gloire 
âvecl'Eternité, vous n'en trouverez aucune, 
parce que l'une a des limites, & que l'autre 
n'en a point; & ain.fi cette réputation qui 
devoit triompher de tant d^ Siècles, ne mé- 
rite pas feulement d'eftre mife au nombre 
desEftres. 

Vous ne pouvez neantmoins eftre encore 
fatisfait du témoignage de voftre confcience: 



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DE BoECE. 8> 

Tons ne fçauriez embrafler la vertu, fi vous 
n’eftes avec des Perfonnes qui la publient, 
& toute voftre fagefle dépend del'applau- 
diflément d'un Peuple dont vous attendez 
voftre récompenfe. On s'eil autrefois piai- 
famment raillé de cette vanité ridicule. 

Un Homme fe trouvant un pur avecun 
autre quiprenoit la qualité de Philofophe 
fans en faire les actions, il le chargea d’op- 
probres, & luy dit en fuite quil alloit con- 
noiftre s’il eftoit véritablement Philofophe* 

f îar la. patience qu'H témoigneroit à foufFrir 
es injures. Celuy-cydiflimulant fapaflion^ 
luy laiffa dire tout ce qu'il voulut; Et com- 
me l'autre eut finy les inventives , il luy 
demanda d'un air dédaigneux , & comme* 
s'il euft eu beaucoup d'avantage fur fon 
advetfaire : Hé bien connoiflez-vous à pre- 
fent que je fuis Phdofophe > Àuffi-toft* 
l'autre luy repartit froidement; le Ceufie 
crû) fi yow ri euffie^r'en dit . 

Pourquoy donc ceux qui veillent établir 
la véritable gloire dans la vertu , fe met* 
troient ils en peine de l'eftime qu’on aura< 
d'eux apres leur mort? Si les Hommes ne 
vivent plus en aucune partie d'eux- mcfmes- 
lors qu'ils ont rendu l'ame , ils n’ont que 
faire d'honneur s,. puis que ce qui n'eft plus* 



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S 4 CONSOtATIOK 
n'en peut plus recevoir. Mais (i, comme Ta 
Raifon nous le fait connoiftre, 1’Efprit et 
tant délivré de la prifon du corps retourne 
auvlieu defon origine^i fes démérites ne l'en - 
empefchent, nefera-t-il pas a (lez content de 
la connoifTance qu'il aura de fa propre béa- 
titude? & ne méprifera-t-il pas toutes les 
chofes de la Terre dont il eft bien-aife - 
d’eftre dégagé ï 

'imn 

poesie ru. 






ÉT 

/^tJIconquc trop jaloux de vivre en la mémoire* 
Delà Pofterité, 

S’efforce d’établir une folide Gloire 
Sur une vanité; 

QuMl confidére un peu cette grandeétendue 
Delà Maflè des Cicux- 

Et quand leur vafte tour auralafTéfa veuè. 

Qu’il baifle icy lesyeux. 

Alors il rougira de cette folle envie. 

Et de l’ambition 

Qu’il avoit d’augmenter au delà de fa vi* 

Sa réputation. 



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© f Boici. -S j 

Orgueilleux, qui croyez far voftre Sépulture 
Vous drefler des Autels, 

.Qui vous peut exempter des Loix de la Nature 
Qui vçus a faits Mortels? 

Q^uand on verroit par tout 1* Eloquence animée 
A chanter vos Exploits^ 

.Quand en vo(ire faveur la promte Renommée 
Poufleroitfescent voix. 

Q^ad les fuper}>es Nos que prenét les Monarques 
Enfleroient vpftre orgueil, 
Pourriez-vous rien garder de ces illustres marques 
En l’ombre du Cercueil? 

La Mort n*a point d’égard âla pompe guerrière 
Qui fuit les Empereurs} 

€t fon bras les réduit aufli-bien en poufliere. 
Comme les LaJtoureurs. 

Ou pourra-t-on trouver lesOs de cegradHommjp, 
Dont 4a fidélité 

Parut fi redoutable à l’Ennemy que Rome 
Avoir tant redouté? 

Od font tat de Héros airez vains pourprétendre 
Un immortel renom ? 

Et qui pourra montrer où repofe la Cendre 
De Brute, & de Caton? 

Onvoit for leursTôbeaux deux ou trois Caraéteres 
Déjaprefque effacez. 

Qui nous montrent plutoft leurs préfontes miferes. 
Que leurs travaux paflez. 



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Consolation 

~%(r 

Sur leurs Marbres rompus on peut encore Hre 
Quelques Titres pompeux: 

Mais quand on les a leûs, n’a-t-on pas droit de dire 
Qujl nerefte rien d’eux? 

U tout donc con fe/Tcr q u’a vecque cette gloire 
Vouseftes inconnus, 

JEt que tous ne vivez en aucunemémoire. 

Quand tous ne vivez plus. 

Mais fi vous prétendez par une eftime vaine 
Braver les Loir du Sort; 

Quand elle périra, vous fouffrirez la peine 
D’une fccondemort. 



P RO SC VIII. 

M Aîs afin que vous n’eftimiex pas que 
mon difeours foie un effet de ma 
paflion, &r que je fois portée d’une haine 
irréconciliable contre la Fortune, je veux 
aufli-bien montrer fes avantages , comme 
j’ay fait voir fes defauts. Quoy qu’elle foie 
ordinairement trompeufe, elle ne laiffe pas 
d'eftre quelquefois obligeante; &. c’eft 
quand elle s’ouvre à tout le monde, qu’elle 
ofte le mafque dont elle cachoit fon 
vifage, & que contre fa couftume elle veut 



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DE BoECE. 87 * 

paroiftre ce qu’elle eft . Vous ne comprenez 
peut-eftre pas bien le fens de mon difcours: 
C’eftunechofe étrange, quel’extréme defir 
que j’ay de me faire entendre , m’empefche 
d'exprimer ma penfée. La voicy néant- 
moins le plus clairement qu’il m’cft poflîble. 

J’eftime que la mauvaife fortune eft plus 
utile que celle qu'on nomme favorabe ; car 
celle- cy vous trompe fous les faufles appa- 
rences du bien qu’elle vous promet, & 
celle-là vous découvre la vérité quand elle 
vous fait voir fon inconftance : l’une vous 
aveugle comme elle, 5c l’autre vous éclaire 
par fes inftruétions : Celle-Cy vous ofte 

l’ufage de la Raifon par les charmes donc 
elle fe fert pour vous faire aimer un bon- 
heur imaginaire; 5c celle-là vonsle rend, 
par l’expérience folide d’un malheur véri- 
table. Ainfi vous voyez l’une toujours 
pleine de vanité, toujours incertaine, 5c 
toujours aveugle en la connoiflance 
d’elle.mefme ; & l’autre au contraire toû- 
jours modérée, toûjours égale & toûjours 
prudente par la connoiflance de fa foibleffe. 
Enfin la bonne fortune détourne les Hom- 
mes du chemin de la vertu par la force de 
fes enchantemens , & la mauvaife les y re- 
conduit par je moyen des adverfitez . 



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,'28 Consolation 

Eftimez- vous fi peu de chofe la faveur 
,que celle que vous appeliez fevere & fa- 
rouche vous a faite par le difeernement de 
vos véritables Amis? Ceux qui ne vous 
fui voient que par intéreû, & dont les viïa- 
ges eftoienr auffi déguifez que Jes fenti- 
mens,iè font retirez avec elle, en forte que 
je puis jugement dire que la Fortune a pris 
fes Favoris, &.vousaUifi!éles voftres. Que 
n’euffiez- vous point donné pour obtenir ce 
bonheur, lors que vous eftiez dans le plus 
grand éclat , gc que vous croyiez eftre par- 
faitement heureux ? Ce fiez donc de cner- 
çher un bien que vous pofledez , & ne de- 
mandez plus les Tréfors qu’on vous a ravis, 
puis que les plus grandes Richelïès qu’on 
puifie acquérir, ce font les véritables Amis, 
qui ne vous ont point abandonné dans 
yoftre calamité. 

POESIE VIII, 



S I l 'Univers demeure en unepaii.profonde 
Au milieu du combat de tous les Elément; 

Et fi rien n’eft changé dans l’ouvrage du Monde 
Parai j ces changement. 



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O i Boécï. 8 y 

Si le Soleil Ce leve en fuite de l'Aurore, 

S'il peint de fes rayons le grand voile des' Cieitt» 

Et s'il va tou s les loirs au rivage du More 
Refermer fes beaux yeux. 

Lors que ce clair flambeau nous cache fà fumiere,, 
Si l'Altrede la Nuit nous éclaire à (on tour, 
Jufqu’à ce que les feux defon Avantcourierc 
Annoncent fon retour. 

^éT 

Si des flots de la Merles montagne* roula mes 
N'ofent pafler les bords marquez par le Seigneur»* 
fit fi l'obftacle feul des A renés mouvantes 
Arrefte leur fureur. 



C’eft le feul effet de l’Amour, 

Qui donne la nuit & le jour. 

Qui gouverne la Terre & l'Onde, 

Qui commande feul dans les CieiM&j, 
Et qui fait ployer tout le Monde 
SousfesefForts vi&orieux. 

S’il abandonnoit unefoir 
Les Eftres fournis à fes ioix, 
llsdctruiroient cette Machine* 

Dont par leurs mutuels accords» 

Et fous fa conduite divine. 

Iis meuvent les fecrets reflorts. 

Il réunit les volontez 
De tant de Peuples indomtez. 

Et d'une humeur fi diférente; 

Il unit par de faerez noeuds 
L'Amant à fa fidelle Amante, 

Pour ne faire plus qu'un des detur. 

a i 



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50 Consola ti o n 

U forme les pB^ts Amis 
Dontlesdcfirsluy font fournis. 

Et dont il fait vivre la flamme. 

Q^e l'Homme fera glorieux, ' 

S’il laiire régner en (on ame 
If Amour qui règne dans les Cieuxf 





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D E Bor c B. 



mm- mnm$$ mm***m- 



B O Ë C E 

LIVRE TROISIEME. 



PROSE I. 

U a n d la Philofbphie eut pro-' 
nonce ces Vers, je demeuray’ 
quelque temps comme immo- 
bile. & je me trouvay tellement 
charmé de leur beauté , qu’il fembloit que 
l’étonnement & l’admiration m’euflènt in- 
terdit l'ufage de la langue : Neantmoin» 
revenant aulïi-toftdé cet égarement agréa- 
ble. iem’écriay : Souveraine confolation 
des affligez, vous m’avez tellement foulage 
par l’eÀcace de vos difcours , & par l’in- 
comparable douceur de voftre mélodie, que 
je m’eftime maintenant alTez fort contre 
toutes les attaques de la Fortune : C’eft 
pourquoy non feulement je n’apprehénde 

H 

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5* C O K S Ôt, A T I 0 N - 

plus ces remedes violens dont vous m'avez - ; 

parié, mais je les demande mefme avec 

ardeur. 

Alors la Philofophie me répondit:; 
Voftre fflenee, & l 'attention avec laquelle 
vous avez écouté mon Difcours me font 
un témoignage aflitré de ce que vous dites. 
J’attendois cette heureufe difpofition d’ef- 
prit, ou plutoft je la produifois moy-mefme- 
par l'efficace de mes paroles. Les remedes 
qui' relient ont à la vérité quelque chofe de 
piquant& d’amer à/la bouche y mais ils font; 
extrêmement bons à l’eftomach. Com- 
ment. pourriez-vous modérer l'excez de 
voftre ardeur & de voftre ravifTement, fi ; 
vous fçaviez où je prétens vous conduire, 
puis que vous faites déjà paroiftre une fi 
grande paffion pour la. fuite de mon Dif- 
cours? 

Je veux vous mener à là véritable félicité 
dont voftre efprit s’eft déjà formé quelque 
idée ; mais de laquelle cependant il n'a pas 
encore pû concevoir clairement la nature, 
àcaufequefe tournant vers les efpeces fen- 
fibles, il s’eft facilement; égaré dans la çon- 
fufion de tant d'objets : Mais j ! eflayeray de 
vous tracer auparavant un portrait de la 
Êiuftè Béatitude , afin que lors que. vous. 



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DE' BOECE. 9Î 

l’aurez bien confidérée, vous puifliez avec 
plus de facilité reconnoiftre la véritable» 
quand vous tournerez lés yeux vers elle. 






POESIE /. 

L ’On n*èn(èmence point les Champ» 
Qu>pres que les Coutres tranchant 
Ont coupc les mauvaifès herbes, 

Afin qu’ils rendent en faifon. 

Par un nombreux amas de Gerbes*, 

Une plus heureufè Moiflon* 

r 

La Face tranquille des flots 
Paroift plus belle aux Matelot» 

Apres une grande tourmente; 

Et la (ombre horreur de la nuit. 

Ne fërt au’à rendre plus brillante 
La clarté du jour qui la fuit. 

Que voftre cœur rompeles noeuds 
D’un engagement malheureux 
A des Biens faux & périfTablesj 
Et libre de tous (es liens. 

Il trouvera plus agréable 
Les yrais & les folïdcs Biens». 






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*4 C ONSOLATIO^ 

SOeSB62K^^ 

PROSE IL 

A Lors ayant tenu les yeux quelque 
temps bàïfïlz, & s’eftant toute re- 
cueillie en ellc-mefme, elle pourfuivit ainft 
fondiftours. 

Les Hommes choiMent à la vérité des 
chemins diférens, félon la divcrfitc de leurs 
inclinations & deleurs deffeins* mais ils 
chercheur tous une mefme chofe, & ils fe 
pvopofent une mefme fin , à fçavoir la* 
Béatitude: Or la Béatitude eû un Bien 
dont la pofle fïï on ne nous laifté plus rien à 
dvfirer, un Bien qu'on doit nommer la 
fource de tout Bien, & qui ne fçauroit mé- 
riter ce titre fins comprendre tous les autres 
Biens , puis que $*il ne lés comprenoit pas 
tons , on atiroit encore quelque chofe à fou- 
hâ ter en le port 1 cl tnt *11 eft donc certain, 
que la TSea t t'd ? ejl un ejtat parfait dam 
lequel tou le: Hiens Je rencontrent en mr 
me fine temps-. 

C'tft elles « omme nous avons dit , que 
tous l<s Hommes «•’eflfo'çent d'acquérir 
p&tc des moyens difiittns, parce qu'ils onr 



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DE B OECE. 9f; 

undefir naturel du véritable Bien , St que 
s’ils ne l’obtiennent pas, cela vient de l’er- 
reur ae leur entendement, qui ne pouvant 
difccrner le vray bien d’avec le faux bien, 
les détourne du bon chemin, & les fait 
égarer dans la pourfuke de la Béatitude. 

Quelques-uns feperfuadant que la véri- 
table félicité confiée a ne manquer de rien*.. 
tafchent d’amaiïèr dé grandes richedes : Les 
autres s’imaginant que ce qui mérite le plus 
de refpeâ: eft le plus digne de ce nom , s’ef- 
forcent- d’obtenir les plus belles Charges,, 
afin d’eftre honorez de leurs Citoyens, il 
y en a qui mettent le fouverain Bien dans la 
fouveraine Puiflance, & qui veulent pour 
ce fujec^ou commander eux-mefmes , ou 
s’acquérir au moins la faveur de ceux qui 
commandent. Pour ceux qui le croyenr 
trouve! dans la Gloire, ils travaillent à de- 
venir illnftres dans les employs delà Paix 
ou de la Guerre. La plufpart # des Hommes 
fè figurant qu’il n’y a point de bonheur que 
dans les plaifirs, établirent leur unique Béa- 
titude d ms la volupté. Nous en voyons, 
enfin, dont l’inclination fe porte en mefine 
temps a la recherche de tous ces Biens, pour 
feire feivir les uns à la joüifTancedes autres* . 
feoioc te <ju’ils défirent les richelles pauriaL 



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j > 6 Consola ri ûk 

puifBnce & pourltsplaifirs, on la puiftànce? 
pour les riche lies & pour U gloire qu’ils 
elperenten recevoir. 

Ces chofes donc font le feul objet de tous 
les voeux des Hommes, & l’unique fin de 
leurs altions. Ils afpirent à tout ce qur 
leur paroift éclatant. Ils briguent la faveur 
d’un Peuple, parce qu’elle leur femble ho- 
norable ; & ils délirent d’avoir une Femme 1 
& des Enfans , parce qu’ils efperent vivre 
en fuite plus contens. Quant à l’étroite 
union qui fe rencontre entre les Amis , e’efl: 
une chofe fi fainte 6c fi facrée qu’on ne la: 
doit pas confiderer comme un Bien de la 
Fortune , mais comme un partage de la: 
vertu. Tout le refte fe fait, ou pour la puif- 
Tance, ou pour la volupté. 

Nous pouvons aufii rapporter les per. 
feâicmsdù corps à ces meimes Biens, puis 
que la force & la grandeur fervent à la puif- 
fance d’une Perfonne; que fa viteffè & la’ 
beauté peuvent contribuer à fa gloire 
que la fanté luy promet une longue joüif- 
fànce de Tes plaifirs. Ainfi la feule Béati- 
tude eft la fin des prétentions de l’Homme; 
puis que ce qu’on defire par deftiis toutes 
chofes, doit nect (lairement eftre efthnéle 
fbuverain Bien , 5c que le fouverain Bien 

n’efiu 



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DE fi O E C E. 97 

n’eft autre chofe, que la Béatitude que cha- 
cun établit en ce qu’il fouhaite le plus. 

Vous avez donc devant les yeux une 
Image de la félicité du monde, quand vous 
vous reprefentez les Richeffes, les H on. 
neurs, la Puiüance, la Gloire & la Volupté, 

Le Philofophe Epicure ne confidéranr 
que cette forte de Biens, s’eft imaginé que 
la Volupté feule faifoit la fouveraine Béati- 
tude, à caufe que tous les autres Biens ne 
fervent qu’à donner du plaifir, & du con- 
tentement à celuy qui les poflede. 

Je reviens aux diverfes opinions des 
Hommes, qui s’occupent tous à la recher- 
che de la Béatitude, mais avec tant d’aveu- 
glement & de confufion, qu’ils reflemblenc 
à ces Perfonnes yvres, qui ne fçavent par 
quel endroit elles doivent retourner en leur 
logis. 

^ Croyez-vous que ceux-là fe trompent 
qui tafchent de n’avoir befoin d'aucune 
chofe î Non fans doute, puis que la Béati- 
tude n’eft jamais parfaite, que dans l’abon- 
dance de toutes fortes de Biens ; & que 
l’Homme n’eft pleinement heureux, que 
lors qu’il le peut pafler des chofes étran- 
gères , & qu’il trouve dans luy-mefme ce 
qui luy doit fuflBre. 



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5> « . C ONSOLATI ON 

Eftimez-vous que ceux qui croyenc que 
ce qui eft le meilleur, eft aufli le plus digne 
de refpeû , ayent des fentimens qui ne 
foientpas conformes à la vérité; Non fans 
doute, vous eftes trop éclairé pour avoir 
cette penfée, puis qu’il eft vray que ce que 
tous les Hommes s’efforcent d’acquérir ne 
peut-eftrevil & méprifable. La Puiffance 
ne doit-elle pas aufli eftre mife au nombre 
des Biens ? Pourquoy non ? puis qu'on ne 
fçauroit accufer de foibleffe & d’infirmité 
la chofedu monde la plus forte , & la plus 
puiftante. Enfin la Gloire vous femble- 
elle digne de mépris? Pourmoy c’eft ce que 
je ne puis me perfuader , d’autant qu’une 
chofe ne peut eftre excellente , qu’elle ne 
foiten melrne temps glorieufe. 

Que me fert-ilde vous dire que la Béati- 
tude n’a point de trifteffe, & d’inquietude? 
qu’elle n’eft point fujette aux atteintes de la 
Douleur, & qu’elle ne peut teftentir aucune 
peine; puis que mefme les moindres Biens 
ne peuvent compatir avec les moindres 
maux, & que ceux qui les pofTedent n’y pré- 
tendent autre chofe que le contentement Sc 
le plaifir. C’eft pour poffeder tous ces Biens 
dont je viens de vous parler, que les Hom- 
mes afpirent à la joiiiflànce de la Beatitudpj 



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DE BOBÇÏ. 

& je puis jufteœent dite , qu’ils ne defire- 
roienc jamais les Richeftes, les Volupté* 8 c 
la PuilTance, s’ils n’efperoient y trouver l’a- 
bondance, le contentement & la Gloire. 

C’eft donc le Souverain Bien que tous 
les Hommes s’efforcent d’obtenir en tant de 
diverfes maniérés : En quoy l’on peut re- 
connoiftre la force & la puiflàncede la Na- 
ture qui leur fait choifir une mefme fin; 
•quoy qu’ils en ayent des opinions fi diffe- 
rentes , 8 c qu’ils la confidérent d’une £190» 
fi contraire. 



— V— a v.t — V- -g. _r_ _«■ ,t — v — »_ »_ r. _v_ .v. «, v-t. V- t — V. 

POE S IB //. 




c iïii voix (c joigne i tni 
Et que dans la pompe dss Vexa 
Elle fa (Te voir quel empire 
La Nature a fur l’Univers» 

'Quelle force, & quelle puiflanct 
Le retient fous l’obeïflance 
De fes inviolables Loix ; 

Et par quels attraits invifîbles 
Xes chofes les plus infenfibles 
$ emblent ferifibles à & voix. 



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IQO CONSOLATION 

Que d’une chaifne ptccieufe r 
On charge un gencreux Lion 
Surpris en quelque Grotte affrcufè 
Ôudel’Ofle, ou du Pclion. 

Qifil mange en la main de Ton Maiftrej 
• Qu’il fepuiffe allez méconnoiflre 
Pour trembler à Ton feul afpe&j 
Et qu’au plus fort de fa colere, 

La voix d’un Homme téméraire 
Le contienne dans le refpeft. 

Si dans la foif la plus ardente 
Du fang les appas defirez, 

Paflent de fa gueule fumante 
Jufqu’à fes poulmon s altérez $ 

11 rappelle enfin fa nature, 

Et reprenant avecque ufure 
Sa première férocité, 

Il rompt la chaifne qui l’oprimc, 

Et fait fa première vi&ime 
Deceluy qui l’a voit domté, 

L’Oifcau renfermé dans la Cagc^ 

Ne dit plus ces douces Chanfpns 
Que devant fon trifte efclavage 
Ilrcpétoit fur les BuifTons. 

Si par fes petites fençftres 
Ilcntrevoit les Lieux champeftres 
Qu^on l’a contraint d’abandonner. 

Il regrette (à folitude, 

. Et toujours dans l’inquiétudç 
J1 dcfite d’y retourner. 



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101 



DE B O E C E. 



L’Arbre dont une main nerveufc 
Courboit les rameaux glorieux, 
D»une promptitude orgueilleufc 
Red relie ion faix vers les Cieux. 

Le Tagc reçoit en Ion Onde 
Le grand Luminaire du Monde, 
Lors que fon cours femble achève; 
Mais le Gange qui l’a veu naiftre. 
Chaque matin le voit paroiftre 
Au mefme endroit qu'il s'eft levé, 

'W" 

Aiq (y la Nature agi/Tance 
Rappelle chaque chofe a foy 
Par une Loy douce Sc prelïante 
Qui ne fouffre point d’autre Loy. 
Tout par la Sagefle Divine 
Retourne vers fon origine 
Comme vers fon unique fin; 

Et rien ne peut eftre durable. 

Qu’il ne fuive l'ordre admirable 
Quetablic & puiffame Main. 






PROSE III. 



C ’Eft ainfi qu’ayant toutes vos penfées 
fi fortement attachées aux choies de la 
Terre, vous fongez à voftre Principe, quoy 
que vous en ayiez une idée tres-imparfaite, 

1 “i 



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%ot Consolation: 

& que vous regardez des yeux de l’Efprit', 
cette véritable fin de la Béatitude, mais avec 
une telle «bfcurité, que lors que l’inclina- 
tion naturelle vous porte à fa recherche, 
voftre erreur, & voftre aveuglement. vous, 
en détournent. 

Gonfiderez fi les Hommes peuvent ja- 
mais parvenir à la fin qu’ils fe propofent 
par les moyens dont ils fe fervent pour ac- 
quérir la félicité. Si les Honneurs, les. 
Richefles & les Piaifirs vous mettoienten 
un eftat où rien ne vous puft manquer , je- 
ferais contrainte d’avouer que leur joüif. 
fance rendrait heureux celûy qui les pofle- 
deroit; mais s’ils ne peuvent donner ce 
qu’on fe promet d’eux, & s’ils manquent de 
beaucoup de «rhofes, ne faut-il pas confefler. 
qu’ils n’ont qu’une fauflë apparence de 
Béatitude? 

Je m’adrefle donc premièrement à vous 
qui poffediez tant de Richefles il y a fi peu 
de temps. Vos Tréfors immenfes ont ils 
rendu voftrç Efprit infènfible à toutes les 
injures qu’on vous a pû faire? Je ne me 
fcuviens pas, luy dis -je, de l’avoir jamais eu 
tellement libre, qu'il ait eflé tout-à fait 
exempt de tnftefle & d’inquietude. N’eft- 
<e point, adjoûta-trdle, ou parce que vous 



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DE BOECE. IQf 
n’aviez pas ce que vous devriez , ou parce 
que vous aviez ce que vous ne defiriez pas* 
Je luy confeffay que c’eftoit ce qui m’avoir 
empefché jufques alors d’eftre parfaitement 
content. .V ous fouhaitiez donc, me repartit- 
elle, la prefence d'une chofe, & vous de- 
mandiez l’abfence d'une autre? Celuy qui 
déliré une chofe, manque alTurément de ce 
qu’il déliré, & par conséquent n’a pas en 
luy-mefme tout ce qui luy peut Suffire. 
Ainfi vous éprouviez ce mefme defaut au 
milieu de tant de Biens , & vous deviez re- 
connoiftre que les Richelfes ne vous ern- 
pefchoient pas d’eftre Pauvre, Sc qu’elles 
ne vous donnoient en aucune maniéré ce 
qui vous eftoit neceflaire pour eftrc con- 
tent. 

J’adjoute encore une raifon que j’eftime 
bien digne d’eftre conlîderée; c’eftque l’ar- 
gent ne fe peut conferver de foy-mefme 
entre les mains de celuy qui le poilede, Sc 
qu’il luy peuteftre ofté par une violence 
étrangère. L’expérience nous apprend tous 
les jours que le plus fort le ravit au plus 
fbible, & le Barreau retentit continuelle- 
ment des plaintes de ceux qui redemandent* 
ce qu’on leur a pris ou par violence , ou par- 
artifice. 

I iiij-i 



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io4 Consolation 

Puis que vous n’ignorez pas cette vérité", 
vous devez auffi reconnoiftre, que celuy 
^ qui aura de l’argent aura befoin de fecours 
pour le conferver, & que ce mefme fecours 
ne Iuy feroit pas necelTàire, s'il ne polTedoit 

Î >oint une chofe périlTable. Il arrive donc pat 
à une chofe toute contraire aux prétentions 
des Hommes, d’autant que les Richefles qui 
les dévoient mettre en un eftat auquel ils 
n’auroient befoin de Perfonne, les obligent 
à fe fervir de tout le monde. 

Mais encore de quelle maniéré vous per- 
fuadez vous que les Richefles vous font 
avantageufes ? Eft-ceque celuy qui les pof- 
fede ne fçauroit avoir faim? Eft-ceque la 
foif ne le fçauroit attaquer ? Eft-ce que lès 
'membres font infenfibles à la rigueur du 
froid ? Non, me direz - vous; mais il a 
moyen de remedier à tous ces maux. Hé 
quoy ne voyez-vous pas que les remedes 
font propres à diminuer la pauvreté , non 
pas à l’éloigner tout-à-fait de vous, puis 
que cette miférable qui demande (ans celle 
éc qui a toujours la bouche ouverte pour 
recevoir quelque nourriture, ne vous aban- 
donnerait pas quand il arriveroit mefme 
que vous l’auriez pu raftalïier. 

Je ne dis pas que la Nature fe contente 



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de Boêce. raj 

de peu de chofe , & que l'avarice n'en a 
jamais aflTez: Je vous demande feulement 
pourquoy vous eftimez que les Richefles 
puiilent caufer l'abondance-, puis qu'au lieu 
de bannir la neceffité , ce font elles qui la 
produifent & qui ^entretiennent. 

poesje m , 

Q Uand le Palais d’un Homme avare 
Scroit plein de montagnes d’or, 

Et quand ce que THerme a de rare 
Coulcroù à grands flots en fon vaflc tréfor* 
Quand tous les Diamans que l’Inde nous envoyé. 
De fes avides mains pourroient eftre la prove. 
Quad plus de mille Bœufs cultiveront fes champ9. 
Les chagrins de fon cœur feroient inféparables* 

Et quand il finiroit fes ans. 

Il n’cmponcroft rien des chofes périffables. 




PROSE IV. 



Q Uoy que les Charges femblent rendre 
dignes d’honneur & de refpett ceux 
qui les exercent, ont-elles a fiez de force 
pour faire entrer les vertus dans leur efprit. 



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to 6 Consolation 

& pour en bannir en mefme temps [et 
vices? Non fans doute , puis que les Di- 
gnitez au lieu d’étouffer l'iniquité luy fer- 
vent de matière, & la font éclater aux yeux 
de tout le monde : d’où vient que noua 
nous plaignons de les voir il fouvent entrt 
les mains des plus criminels , 8c que l’ingé- 
nieux Catulle fe raille plaifamment de No» 
nius, qnoy qu’il poffedaft l’une des pre- 
mières Charges de la République. 

Voyez-vous comment les Charges def- 
honorentles Hommes vicieux? puis qu’elle* 
font paroiftre au jour leur infamie , qu’une 
vie particulière auroit enfevelie dans les te- 
nebres : Et vous-mefme n’avez-vous pas- 
mieux aimé l’eftat miférable où la cruauté 
vous a réduit, que le partage de la Dignité 
Confulaire avec Decoratus que vous xe* 
connoiffiez pour un Délateuc 8c pour un 
Bouffon? 

Il eft impoffible que celuy que nous ju-> 
geons indigne de l’honneur qu’il po(fede,| 
loit digne de refpeét en confidération fim4 
plement de cette joüiffance : Mais au con- 
traire h vous voyiez un Hommcfage, pour- 
riez-vous bien croire qu’il ne mérite pas du 
reipeét, & que c’eft injufteraent qu’il jouit 
delafageffe que vous reconnoidez en luy? 



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DE BOECE. IO7 

Non fans douce , parce que la vertu a une 
excellence qui luy eft naturelle, & qu’elle 
communique auflutoft à ceux avec lefqueh 
elle contracte une étroite alliance. Âin(i. 
donc les honneurs populaires produifant un 
effet bien diférent de celuy-là , ne faut.il 
pas avoüer qu’ils n’ont point d’avantage 
qui leur foit propres 

Vous devez enfuite confidérer qu’une 
chofe eft d’autant plus vile , qu’il y a plus 
de Perfonnes qui la méprifent jufte- 
ment; &que comme les Charges expofent 
les Méchans aux yeux de plus de monde, 
fans les faire davantage eftimer, elles les 
rendent aufli neceffairement plus méprila- 
bles : ce qu’elles ne font pas impunément,, 
puis que les Méchans leur rendent la pa~ 
reille , & qu’ils leur communiquent leur 
bonté & leur infamie. Mais afin que vous 
reconnoifliez encore plus clairement que 
ces Grandeurs imaginaires n’impriment, 
point fur nous le cara&ere d’un véritable 
refped , faites avec moy cette reflexion. 

Si quelqu’un apres avoir exercé plusieurs 
fois leConfulat, fe trouvoit parmy les Bar- 
bares, en féroit-il plus honnoré d’eux? Il 
eft certain que fi l’eftime eftoit un avantage 
qui fut naturel aux Dignitez , elles fe fe*. 



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io8 Consolation 
roient adorer au milieu des Nations les plus 
fauvages, de mefme que le Feu dans quelque 
endroit de la Terre qu'il Toit , fait toûjours 
reflentir fa chaleur, comme une qualité qui 
n’eftpoint diftinguée de fon elfence. Mais 
comme cette vertu ne leur eft pas propre, 
Sc qu’elles ne la reçoivent que de la feule 
opinion des Hommes , elles perdent 
ce grand éclat qu'elles avoient aufil-toft 
que ceux qui les pofledent atrivent parmy 
des Peuples qui ne les conlîdérenc pas com- 
me des honneurs. 

Voila le fort que les Dignitez éprouvent 
chez les Etrangers. En expérimentent-elles 
un plus doux au lieu mefme où elles ont pris 
naiffance ? & l’eftime qu’on en faifoit au- 
paravant ne s’y change -t elle jamais en 
mépris; 

La Préfe&ure eftoit autrefois l’une des 
principales Charges de l’Empire, & ce n’eft 
plus aujourd'huy qu’un nom fans puiffancc, 
qu’on entretient odieufement du revenu 
des Sénateurs. Si l’on donnoit à quelqu’un 
la Commiflion d’amafFer des Bleds pour la 
nourriture du Peuple, on croyoitluy déférer 
■ un honneur des plus confidérables ; & dans 
le temps où nous fommes, il n’y a rien de 
moins eflimé. Cela prouve clairement ce 



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D E B O E C E. 109 
.que je viens de dire, àfçavoir,quece qui n’a 
point de gloire & de beauté qui luy foie ef- 
îentielle, reçoit fon éclat de l’bpinion des 
Hommes , & le perd aufli-toft qu’ils chan- 
gent de fencimens. 

Si les Dignitez donc ne vous peuvent 
d’elles mefmes rendre recommandables ; fi 
le commerce ordinaire qu'elles ont avec les 
Méchans les avilit ; fi la différence des 
temps en ternit le luftre ; Enfin fi leur or- 
gueilleufe pompe devient la fable & la rail- 
lerie des Nations, qu’ont-elles de fi defira- 
ble? & comment vous peuvent-elles donner 
une beauté qu’elles n’ont pas elles-mefmesi 

m. waem 

POESIE IV, 

L ’ Eclat de la Pourpre Royale, 

Ny les Diamans précieux, 

Ne peuvent cacher à nos yeux 
Une humeur lafeive & brutale. 

Néron dans ce luftre emprunté 
lit détefter fit cruauté 
À toute la Terre aflerviej 
Et cevain appas de l’orgueil, 

Apres fon exécrable vie, 

Np le fuivit point au Cercueil, 



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no Consolation 

'W 

Des Serfs retirez des entraves, 

EHoient fous luy maiflrcs des Loir: 

Un Sénat compofé de Roys, 

Ne jugeoit qu'avec des Efclaves. 

Cclujr dont la jufte raifbn 
Se voudra faire une leçon 
De cet exemple remarquable, 

-Comment croira- 1- il que Thonneur 
Rcçcu desmains d’un Miférable, 

Sou la four ce de fon bonheur î 

PROSE V. 

L A Dignité Royale,& l’amitié des Roys, 
pourraient rendre un Homme puifiant, 
pburveu que cette fidelité durât toujours. 
Mais nous n’avons que trop d’exemples du 
contraire, & dans les Siècles paflèz, & dans 
le Siecle prefent , oû nous apprenons la 
chutedetantde Princes qui font tombezdu 
plus haut de la Fortune, dans la derniere 
bafièfle de la mifere j ce qui m’oblige de 
«lire que cette puiflance eft bien peu confi- 
déràble, puis qu’elle n’a pas a fiez de force 
pour fe conferver elle-mefme. 

Si vous me dites que l’authorité d’ua 
Monarque eft la lôurce de fon bonheur, 

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D E B O E C E. III 

vous m’avoüerez aulïï qu’elle eft l’origine 
de Ton infortune. Quelque vafte que foit 
l’étendue d’un Empire , il y aura toûjonrs 
beaucoup de Nations , où les plus grands 
Roys n'auront aucun pouvoir ; & du codé 
que leur manquera cette puiflance qui fem- 
ble les rendre heureux, la foiblefle qui fait 
les miférables fe fera auffi-toft paroiftre. 

Ainfi la condition des Roys eft plus fu jete 
aux calamitez , que celle du refte des Hom- 
mes. C'eft ce que nous a déclaré un Tyran, 
qui n’avoit que trop éprouvé 1‘eftat déplo- 
rable où les Princes font réduits , lots que 
voulant faire voir que la crainte & le péril 
font inféparables de la Pourpre & du Dia- 
dème, il reprefenta la mifere des Roys pac 
l’appréhennon d’un de fes Favoris , fut la 
telle duquel pendoit upe Epée nue , dont la 
moindre agitation luy pouvoir ofterla vie. 

Quelle eft donc cette puiflance qui n'eft 
pas allez vigouteufe pour foûtenit fes atta- 
ques de l'inquiétude, & pour fegarentirdes 
éguillons delà peur? Les Princes voudraient 
vivre en aflurance , mais ils ne le peuvent; 
& cependant quoy que leurs defirs iuutiles 
leurs doivent faire connoiftre leur foiblefle, 
ils tirent encore de la vanité de leur gran- 
deur apparente \ Quel fujet a-t-on a’eftju 



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m Consolation 

mer puifiant celuy qui veut une chofe , 8c 
qui ne la fçauroit obtenir, qui n’eft pas en 
feûreté s’il.n’a des Gardes autour de fa Per* 
fonne, qui craint tous ceux qui le craignent, 
& qui n’eft redoutable que par la force de 
ceux qui lefervent? 

Mais que diray- je des Favoris des Roys, 
apres que j’ay fait voir l’impuifiance des 
Roys mefmes, à qui la Dignité Royale eft 
fi fouvent funefte, les accablant de fon poids 
Ijors qu’elle demeure en fon entier , & les 
envelopanten lès ruines lors qu’elle eft dé- 
truite! Toute lagrace que Néron fit à Sé~ 
neque, fut de luy laifïèr le choix de fa mort» 
Le jeune Anronin fit tuer par les Soldats; 
Papinien qui leur avoit fi longtemps com- 
mandé, & que la faveur de Severe avoir 
tendu le plus puiftant de la Cour : Il eft 
vray que l’un & l’autre avoir deflein de 
quitter fes Charges, & quemefme Séneque 
avoit offert toutes fes Richefiès à Néron, 
afin de vivre en repos : Mais eftant tous 
deux emportez par le torrent du malheur, ic 
par la pelànteur de leurs propres Dignitez, 
ils n'eurent pas le loifir d’executer ce qu’ils 
avoient prémédité avec tantdefagelfe. 

.Quelle eft donc cette Puilîànce qui donne 
de la terreur à ceux qui la poffedent ? qui 

vous 



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Dï Boici. n$ 

tous empefche de vivre enfeûreté lors que 
vous la voulez conferver, & dont vous ne 
pouvez vous défaire quand vous le defirez? 

Peut-eftre que vous efperez tirer quelque 
fecoursde ceux que la Fortune, & non pas 
la Vertu folide a fait vos Amis j mais c’elt 
en vain, parce que celuy qui vous a paru fi- 
delle dans la profperite , deviendra voftre 
Ennemy dans l’adverfitc ; ce que vous devez 
regarder comme le plus grand de tous les 
malheurs, puis qu’il n’y a rien de fi dange- 
reux qu’un Adverfaire qui converfe fami- 
lièrement avec vous, & qui couvre fa haine 
du voile de l’amitié, v 



POESIE V. 



q: 



iUe celuy qui defîre avoir 
^Un folide & jufte pouvoir, 
DomtedesT>aifions la brutale infolencej 
Et qu’il forme en luy-mefme un deflein genéreu* 
De jamais 11e ployer (ous le joug malheureux 
D'une injuftc concupiscence. 



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tI4f CO KTS O î. A Tl 0 tf- 

Que Tlnde roule fous vos Loix 5 
Q^ueThule jointe à vos exploits, 
fin tous Tes fiords captifs vous rende obeïffitnee. 
Au milieu de l’éclat d’une telle grandeur. 

Ne pouvoir pas bannir les foucis., & la peur, 
Ccn’eftpas avoir depuiflànce* 




PROSE VI. 



*1T)Ourle regard delà Gloire, helas! quelle - 
1 trompe & qu’elle def honore fouvenc : 
ceux qui croyent en retirer le plus d’avan- 
tage ! G’eft pourquoy le Tragique a raifon 
de s’écrier par la bouche d’ Andromaque,, 

O Gloire , dont V e'clat charme les yeux des 

Ifommes, 

£ue Joutent tu nous fais plus grands que 
nous ne Jbtnmes! 

Car plufieurs ont-ils pas acquis beaucoup 
d’eftime par les acclamations d’un Peuple 
ignorant ; ce qui doit eftre fans doute confi- 
deré comme la derniere des infamies, parce 
qu’il faut neceflairement que ceux qu’on 
leuë, ou par erreur , ou par complaifance, 
fotigiflent des fauffes louanges qu’on leuc. 



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D E B o t CT. II j; 

donne, puisque celles-mefmes qu‘ôn reçoit 
avec juftice font tout- à- fait inutiles à- 
l’ Homme lage, qui ne mefure point la gran- 
deur de fa félicité par celle de I’eftime d’un 
Peuple aveugle, mais par le véritable témoi- 
gnage de fa propre confcience. Si vous ju- 
gez que ce foit une chofe honorable, que- 
d’avoir étendu la gloire de voftre Nom, il 
faut aulïï que vous accordiez que de ne l’a- 
voir pas fait , c’eft une chofe honteufe. 
Ainfi comme le bruit des a étions d’un feuï 
Homme, ne peut pas fe faire entendre par 
toutes les Nations, il arrive que celuy que 
vous eftimez heureux par une gloire appa- 
rente qu’il s’eft acquife danifa Patrie , eft 
méprile des Peuples qui vous font voifins. 

A près tour, la faveur d’un Peuple eft fi 
peu de chofe, qu’elle ne métîte pas feule- 
ment d’eftreconfiderée, ne procédant point 
d’un jugement équitable, & ne durant que 
fort peu d’années. Quant à la NoblelTe, 
qui peut ignorer combien c’eft une chofe- 
vaine 8c méprifable ? puis qu’elle n’a point 
d’éclat qui luy foit propre, & qu’elle n’eft 
rien qu’une louange que nos Anccftres ont 
acquife par leurs belles aérions. 

S’il eft donc vray qu’on ne peut devenir 
iUuftre que par fit propre recommandation»., 

Xij, 



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u6 Consolation 
il faut neceffairement que ceux dont ou pu- 
blie les beaux faits en reçoivent toute la 
gloire fans la communiquer à leur Pofterite: 
C’eft pourquoy lï vous n’eftes recomman- 
dable de vous-mefme, vous ne le ferez ja- 
mais par les vertus d’un autre. S’il y a 
neantmoins quelque chofe qu'on doive 
prifer dans la Noble (le , je croy que c eit 
l’étroite obligation qu’elle laiffe aux Per- 
fonnes Nobles de ne point dégénérer de la 
vertu de leuts Anceftres. 

POESIE VL 

L A naiflance en tous eft égale* 

Etquoy que l’orgueil nous étale 
Dans le Berceau des Empereurs, 

Leur pompe neft qu’une chimere. 

Ils font égaux aux Laboureurs, 

Puis que les Hommes n’ont qu’un Pere. 

C’eft luy qui régit la Nature, 

Laiflant en chaque Créature 
Des marques d’un foin fans pareil; 

C’eft !uv qui fait luire la Lune, 
ïtqui fait briller le Soleil 
Par fa Providence commune*. 



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DE BoECE. 117 

'W' 

Luy feul nous fait ce que nous fbmmes, 

I] donne à la Terre des Hommes, 

Et des Aftresau Firmament: 

Et noftre Ame toute Divine, 

Defcend parfon commandement 
Dansla Prifon qu'il luvdefline. 

'W' 

*Vous pcfledezdonc l'avantage 
D’avoir la Noblefle en partage 
Au moment que vous eftes nez; 

Et ceux qui font dans la difgrace. 

Egalent les plus fortunez, 

Si l’on confidere la ^ace. 

Pourquoy tirez-vous voftre gloire 
Des vieux Monumens de l’Hiftoire, 

Par un faux defîr de grandeur? 
Qu’allez-vous chercher dans la cendre? 
Puis que l’Ame a Dieu pour Auteur, 

Que peut-elle encore prétendre? 

L’Homme, fans fortirde luy-méme, 
Trouve la qualité fupréme 
Que Dieu luy donne avec le fàng y 
Si par le commerce du vice 
Il ne perd cet augûfle rang 




uZ Consolation 

tttiitÉiBttt tittitiitU 
PR O SE VII. 

Q Ue diray-je des Voluptez qu’on ne 
defire qu’avec inquiétude, i & qu’on 
n’obtient qu’avec repentir î De combien de 
maladies & de douleurs infupportables, qui 
font l'unique fruit des infâmes débauches, 
ont- elles couftume d’accabler le corps de 
ceux qui s’y plongent } Pour naoyje ne 
comprens pas quel plaifir on peut trouver 
en une choie où je ne voy que des peines & 
des fupplices 5 & je m’arfure que quiconque:, 
fe voudra fouvenir de la fin de fes voluptez, 
ilconfeffera qu’elles ont autant d’amertu- 
mes en leur fuite, qu’elles fembloient avoir 
dedouceur en leur commencement. Si leur* 
pofleflion vous pouvoit rendre heureux, il ! 
faudrait que les Belles fulfent capables dej 
la Béatitude , aufii bien que les Hommes, 
puis que toutes leurs inclinations & leur:; 
puiflances naturelles fe portent à la joüif- 
fance de leurs plaifirs. Il eft vray qu’une. 
Femme, . & dés Enfans, peuvent eftre nn 
grand fujet de douceur à un Homme fage*., 
mais iL arrive très -fouvent que la Nature. 



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d e Bo e c e, ir$H 
nous donne des Bourreaux, en nous don- 
nant dès Enfans. 

Il n’eft pas neceflaireque je vous prouve 
eette vérité, que vous avez autrefois apprife 
par voftre propre expérience, & dont vous» 
reflentez encore à prefent les fuites & les 
cfïècs déplorables par l'amour & par l’ap- 
préhenfion que vous avez pour ceux que le 
Gicl vous a donnez. Je me contenteray 
feulement de vous dire avec Euripide, que 
c’eftune heureufè infortune, que de n’avoit- 
point d’Enfans 

POESIE VIL 

I Am aisles Pîaïfîrs périflablcs 
Ne peuvent remplir nos defîrs^ 

Les chagrins, & les dcplaifïrs. 

En font toujours in réparables: 

Et comme un moment les produity 
Un autre moment les d étruit 
D’une promptitude pareille- 
Leur douceur cfl pleine de Gel, 

Ils portent ainfy que l’Abeille ' 

Aiguillon caché fous le miel. ; 




no Consolation 




PROSE VIII. 



I L ne faut donc plus douter que ces che- 
mins qui femblent vous mener à la Béa- 
titude, ne vous en détournent, & qu’ils ne 
peuvent vous, conduire au lieu que vous 
vous eftiez promis : Je veux vous faire con- 
noiftre en peu de paroles combien de maux 
& de difficultés on y rencontre. Voulez- 
vous avoir des Richeffes ; il faut que vous 
les raviffiez à celuy qui les poflede : Defî- 
rez-vous des Dignitez ; vous ne les pouvez 
obtenir qu’en vous foûmettant à des prières 
honteufes envers celuy qui les donne. Ainfî 
lors que vous prétendez eftre au de (Tus des 
autres par la joüiflance des honneurs, vous 
vous abbaiffez au deflous de tout le monde 
en les demandant. Souhaitez- vous la Puif- 
fance ? vous recherchez d’eftre continuelle- 
ment en danger par la trahifon de vos Su- 
jets. Soupirez-vous apres la Gloire > vous 
ceflèz de vivre en repos, lors que vous com- 
mencez de la poffeder. Aimez-vous les 
Voluptez&les Débauches; vous elles mé- 
prifé de tout le monde, lors que vous de- 
venez 



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D E B O E C E. ni 

■venez l’éfclave d’une chair fragile & fiijetc 
à la pourriture. 

Pour le regard de ceux qui font tant 
d’eftimedes biens du corps, qu’ils confide- 
fentun peu la foibleffè des chofes fur les- 
quelles ils s’appuyent, Surpaffez-vous les 
Elephans en grandeur, les Taureaux en 
force, & les T ygres en legereté > 

N’arreftez plus les yeux fur des chofes fi 
baffes & fi méprifables ; mais élevez-les au 
‘Ciel , pour en confidérer l’étendue, la vi- 
teffe & la folidicé, quoy que neantmoins il 
-tiedoive-pas tant eftre lefujet de voftre ad- 
miration pour ces belles qualités, que pour 
^ la Providence & pour la Sagefle de celuy 
■qui le gouverne. Quant à la beauté du vi- 
dage, qu’y trouvez-vous digne de vous î ne 
-s’evanoüit-elle pas auffi toft qu’elle paroiftî 
n’eft-elle pas femblable à celle des fleurs 
qui fe flétrinent en l’efpace d’une journée? 
Si nous avions, comme dkAriftote, des yeux, 
îffïez perqans pour pénétrer les chofes les 

{ dus cachées , le corps d’Alcibiade, dont 
'extérieur eftoit fi bien compofé nous fem- 
bleroit extrêmement-difforme, pourveuque 
la fubtilité de noftre veuc peuft paffer juf. 
ques au dedans. 

Ce n’eft donc pas une perfeétion natu- 



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%11 Co NSOtAT* ON 
relie qui vous fait e (limer beau j maiç.c’eft 
la foiblerte des yeux qui vousregardent. Je 
vous permets toutes fois de prifer infini- 
ment tous ces Biens, pourveu que vous re- 
connoiflîez que ce que vous admirez peut 
eftre aneanty par une fièvre de trois jours: 
Ainfi je puis jugement conclure de ce que 
je viens de dire, qu’une chofe qui vous pro- 
met ce qu’elle ne vous fçauroit donner , & 
qui ne comprend pas tous les Biens enfem- 
ble,.ne fçauroit non feulement vous rendre 
heureux, mais ne fçauroit mefme vous fer- 
vir ny de Guide, ny de chemin pour vous 
conduire à la po(Te filon de la Béatitude. 

POESIE VIII . 

/^VUe l’Homme cft aveuglé d’une extrême igno* 
Pour le fbuverain Bien ! ( rance 

fit qu'il cft éclairé dans une conaoiflance 
Qui ne lu y icrtde rien! 

Il ne cherche jamais les Perles fur la Vigne, 

Ny l’Or dans les Buiiïbnsj 
/Sur les lieux élevez il ne tient pas la Ligne 
^oprprcndrc desPojfibas. 



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1 




D E B O E C B. 11} 

Il connoift les Foreds,les Codaux,& lesPlaines 
Où gidentles Chevreuils- 
Et ne les pourluit pas dans les Ondes Tyxrenes 
A travers des Eciieils. 

Il plonge dans les creux les plus (ècrets deTOndé 
Son coeur ambitieux; 

Ht ce que n’y voit pas la lumière du Monde, 

Y paroift à fes yeux. 

Ilïjait en quels endroits la Mer Orientale 
Cache plus de tréforsj 

il fçait où l’Eméraude, & la Pourpre Royale, 
EnrichifTent Tes bords. 

Toujours ingénieux pour fournir â l’attente 
D'un fomptueux repas, 
llconnorft quelle Code ed la plus abondante 
tù^Poiffons délicats. 

Mais indigne du rang ou Ton Dieu l'a&it naifUfc 
Avecque tant d’honneur, 

H ne recherche pas les moyens de connoidrc 
Xefouverain Bonheur. 

'ver 

Il recherche icy4>as, aveugle volontaire. 

Cette félicité, 

Dont le Ciel Empyrée ed le dépofitaire 
De toute éternité. 

Quelle imprécation ma langue fera-uelk 
Contre ces Malheureux, 

Qui rciaiflent aller à la pente mortelle 
De leurs defir s honteux? . 

L ‘J 

■ Google 




«14 Consolation 
"W 

Qu'ils occupent toujours à l'amas des richeflcs 
Leurs foins & leurs de firs • 

.C^ils briguent les honneurs avec mille baiTc/Tes, 
fit mille déplaifirs; 

■ Afin qu'ayant acquis tous ces biens périffables 
Apres de longs travaux, 

Ils difeernent alors ceux qui font véritables, 
D'avec ceux xjui font faux. 



PROSE IX. 

1 E viens de vous reprefenter afTèz naïfve- 
ment l’image de la fauffe Béatitude j & fi 
■vous la connoifTez bien maintenant , il ne 
rette plus qu’à vous montrer quelle eft la 
véritable. 

Je reconnois, luy dis-je, qu’on n’éft ja- 
mais fatisfait au milieu des Richefles ; que 
le Sceptre & le Diadème ne fçauroient aug- 
menter noftre Puiflahce j que les Dignitez 
ne font pas refpe&er tous ceux qui les pof- 
fedent ; que la Gloire ne. rend point les 
Hommes plus llluftres, & que la Volupté 
ne leur peut caufer de véritables plaifirs. Je 
n’en fçay pas aflur^ment la raiibn , mais il 
me femble que je l’entrevoy, & je defirerois 



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DE B p E C E. llf 
que vous mêla fifliez encore voir plus à dé-, 
couvert. 

Elle eft allez évidente d’elle-mefme , re- 
partit la Philofophie ; C’eft que l’ignorance 
de l’Homme veut réparer une choie qui eft 
limple & indivifible de fa nature, & de vé- 
ritable & parfaite qu’elle eft , la rendre' 
faufle 6c imparfaite. Croyez - vous que 
ce qui n’a befoin de rien, ait befoin de puif- 
fance ? Non vous ne le croyez pas , me 
direz- vous, parce que ce qui n’a pas de foy- 
tnefme aflez de force, a befoin d’un lç- 
cours étranger; d’où je conclus que la 
fuffifance àfoy-mefme,& la puiflance, font 
d’une mefme nature. Penfez-vous aufli 
que ce qui réunit en foy ces deux qualitez 
foie méprifable, ou au contraire qu’il foie; 
digne d’honneur & de refpeCk» Vous m’a- 
voüerez, fans doute, qu’il mérite une eftime 
toute particulière; &de cette forte vous ferez; 
obligé deteconnoiftre que fuffire à foy- met 
me, avoir la puiflance & eftre digne d’hon- 
neur ne font qu’une mefme chofe. Eftimez- 
vousquece qui poflede toutes ces perfections • 
foit dans le mépris 6c dans l’abaiflement , otr ' 
bien dans l’éclat 6c dans la gloire ? Prenez; 
bien garde qu’apres m’avoir accordé, qu’une 
mefme chofe ne manquoit de rien , qu’elle-' 

L iij 

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1 



lüé Consolation 

eftoit puiflante & digne de refpeéb, vous ne 
me difiez qu’elle a befoin de paroiftre, & 
que ne le pouvant pas, elle eft de ce cofté là 
, nijette au mépris. Vous ne pouvez la croire 
que ce qu’elle eft véritablement ; c’eft à dire 
illuftre & glorieux : d’où je tire une con- 
fêquence infaillible, que la gloire n’eft point 
différente des trois premières qualitez. 
Ainfi n’eft il pas conftant que ce qui n’a be- 
foin de rien, ce qui peut tout defoy-mefme, 
ce qui eft éclatant & digne de vénération^ 
eft en mefme temps remply de joye ? Car 
je ne fçaurois feulement m’imaginer com- 
ment la triftefte fe pourroit gliitèr dans le 
cceurdeceluy qui joüiroit de tous ces Biens. 
D’où vient qu’il faut neceflairement accor- 
der que le contentement en eft inféparable,. 
& que la fuffifance à foy-mefme, le pou- 
voir , l’éclat , l’honneur & la joye, n’ont 
qu’une mefme naturé , quoy qu’ils ayent 
des Noms difFérens. 

Il eft donc vray que l’ignorance des 
Hommes fepare ce qui ne peut eftrelèparé, 
comme tout -à- fait un & tout- à fait (impie 
de fa nature, & que pendant qu’ils s’efFor- 
' cent d’acquérir quelque partie d’une chofe 
quin’en a point, ils ne peuvent obtenir, ny 
cette portion qui n’eft pas, ny ce tout qu’ils 



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DE B OECE. 117 
ne cherchent pas , n’en ayant aucune con- 
noiflance : C’eft pour cela que celuy qui 
defire des Riche (lès pour fuir feulement la 
Pauvreté, ne fe met point en peine de là 
Grandeur ; ne fe foucie pas d’eltre en l’ou- 
bly du monde, & fe prive mefme des plaifirs 
les plus innocens de la Nature , dans l’ap- 
préhenfion qu'il a de perdre l’argent qu’il a 
amafle. C’eft auffi pour la mefme raifon 
que celuy que la force abandonne , que la 
triftefte afflige, que la baftefte tient dans le 
mépris, & que l’obfcurité rend inconnu, 
manque de beaucoup dechofes neceflaires à 
la Béatitude : Mais pour celuy qui ne cher- 
che autre chofeque la pui (Tance, il diflipe 
les tréfors, il rejette les volupté® , il ne fair 
aucune eftime de l’honneur & de la gloire, 
s’il ne les voit accompagnez de l'autorité; 
Cependant vous voyez de combien de cho- 
fes il a befoin au plus fort de cette ambition, 
puis qu'il arrive fouvent que les plus ne- 
ceftaires luy défaillent , qu’une infinité de' 
foins luy rongent inceflammentle cœur, & 
que comme il eft trop foible pour les chaf- 
fer, il cefle d’avoir cette puiftance qu’il fou- 
haitoit par deftiis toutes chofes. 

On doit faire un femblable raifonnement 
des honneurs , de la gloire & des plaifirs r: 

L iiij 



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ufr Consolation 

car tout cela n’eftant qu'une mefme choie, 
celuy qui s’efforcera d’obtenir l’un , (ans le 
mettre en peine de l’autre, n’aura pas mef- 
me ce qu’il cherche. Que fi quelqu’un de- 
fîre tous ces biens à la fois, il eft vray qu’il 
defirera tout ce qui fait la Béatitude ; mais 
croyez-vous qu’il la rencontre en des chofes 
que j’ay montré ne la pouvoir pas donner» 
comme elles la promettent ? Ce n’eft pas en 
ces chimères, où l’on fe perfuade fi fauffe- 
mentde trouver tout ce qu’On defire, qu’on 
doit établir la véritable Béatitude^ 

Vous voyez à prefent quelle eft la faufie 
félicité que les Hommes défirent, & vous 
en connoifiec parfaitement les caufes & les 
effets; Détournez un peu d'un autre codé 
les yeux de PEfprit, & vous appercevrez la 
véritable Béatitude que je vous ay promile. 

Elle eft, luy dis- je, fi facile à connoiftre, 
qu’il faut eftre aveugle pour ne la pas voir, 
& vous me la venez de montrer tout à 
l’heure, en me déclarant l’origine & lacaule 
de celle qui n'eft qu’imaginaire. Le vérita- 
ble de parfait Bonheur eft, fi je ne metrom- 

Î >e, celuy qui rend un Homme fuffifant à 
uy-mefme, puiffant, honnorable, illuftre 
& content ; & afin que vous connoilfiez 
que j'ay compris ce que vous m’avez dit. 



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DE BOECI. Ï2£ 
j’iidjoûte encore que je croyafturémentquç 
puis que toutes ces chofes qui femblentdi- 
verles ne font neantmoins qu'une mefme 
çhofe , celle qui nous peut véritablement 
donner la joiiilTanced’un de ces Biens , eft 
fans difficulté la parfaite 5c la fouveraine 
Béatitude. 

O que vous eftes heureux , me répondit 
elle, d’eftredans de fi beaux fentimens, Se 
d’avoir adjoufté ces dernieres paroles* car 
y a-t-il rien parmy les chofes caduques Se 
périfFibles qui paille mettre l’homme dans 
un eftat fi tranquille 5c fi fortuné i Non, 
fans doute, puis qu’elles ne font que des 
faillies images du vray Bien -, que les Biens 
qu’elles femblent donner font imparfaits, 
& qu’il n’eft pas en leur pouvoir de vous 
en communiquer un folide. 

Puis que vous avez reconnu quelle eft la 
véritable Béatitude, 5c quelle eft celle qui 
n’en a que l’apparence, il ne vous refte plus 
qu’à fonger comment vous pourrez obtenir 
celle pour laquelle vous témoignez une 
paffion fi forte 5c fi raifonnable. Mais puis 
que félon la penfée de Platon dans fon Ti- 
mée, nous devons implorer l'affiftance Di- 
vine mefme aux moindres chofes que nous 
entreprenons^ qu’eftimez -vous que nous 




i$o Consolation 
foy ions obligez de faire pour mériter de trou* 
ver l'origine & la demeure du fouverdin 
Bien. Je croy , lüy dis-je , qu’il faut avoir 
recours au Pere de toutes chofes, fans fe- 
quel rien nefe commence à propos. Vous 
dites vray, me répondit la P hilofophie , & 
puis elle prononça ces Vers. 




POESIE IX. 



O Grand Dieu, qui régis la Machine du Monde 
Par une Providence éternelle & profonde; 
Auteur de PU nivers, dont les ordres conftans 
Règlent & la mefure, & la luire du temps; 

Qui faifànt tout mouvoir d'un bras infatigable,. 
Parmy ces mouvemens demeures immuaole; 

Et qui ne regardant que ta feule Bonté; 

Sans que rien d’étranger émuft ta volonté. 

Fixas feus une forme en chacun différente. 

Des Eftres imparfaits la matière dotante. 

Tout ce que tu produis en ce vafte Univers, 

Avec tant d'artifice, & tant de traits divers*. 

Eft un riche Tableau tiré fur le Modelle 
Que confulte toujours ta SagefTe éternelle, 

Q^i concevant un Monde aâmirable en beauté. 
Le produit au dehors plein detaMajefté. 

Ce Monde n'eft pourtant qu’une foible peinture' 
De l’unique Beauté de ta fimple Nature, 

Qui belle par eflence, exprime en un moment 
Les traits qu'elle fc forme en (on Entendement. 




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DE B O ECE. I3T 

Tu maintiens l’Univers par le moyen des Nombre? 
Dot nos plus doux côcetts (ont de légères onribres* 
Ç’eft'leur tempérament qui forme les accords. 

Dont le jufte uniftbn paroi ft en tous les Corps-, 

Ou lechaud 8c le froid, 01 I le fec & l’humide. 

Se confervent entr’eux en une paix folide. 

Sans cet ordre confiant, le feu pur 8c léger 
S'envoleroit d’un lieu dont il eft étranger^ 

Et la Terre fui vant le poids de fa nature, 

Trouveroit fous les eaux fa vafte fépulturej 
Tu places au milieu de ce grand Univers v 
Un Efprit compofé de trois Eftres divers- 
Et cet Efprit fécond répand partout le Monder 
Les trois divers effets de & vertu féconde. 

Il partage fos foins aux deux Pôles des Cieux, 

Dont ton bras a fixé les folides Effieux; 

Et toujours agité par fa vitefTe extrême, 

Comme un globe de flâme il rentre dâs luy-mefme. 
Et fans cefle occupé pcndaqtce mouvement 
Des objets figurez par fon entendement. 

Il fait rriouvoirdes Cieux la Machine éternelle, 
Comme il la voit mouvoir en ce premier Modelle, r 
Qif il ne peut regarder, fans en faire un portrait 
OiTtout eft exprimé, jufques au moindre trait,. 
TaSagefle produit ces Eftres dont la vie 
Confifte dans le fang que ta main purifie. 

Parles mefmesmoyens que cet Eftre immortel, 
L’invifîble Portrait de ton Eftre éternel. 

Elle place en des Chars faits d’une fiâme pure. 

Les Efprits élevez paj leur propre nature. 

Et ne leur infpirant que des foins paflàgers 
Pour ce vafte Univers dont ils font étrangers. 

Elle les feme en l’air, ou les répand fur terre. 

Pour éprouver leur force en une longue guerre,. 



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i3ï Consolation 

Les attirant en faite à leur premier fejour, 

Par la legéreté que leur donne T Amour, 

L’Amour, qui par l’ardeur de Tes divines fiâmes, ^ 
Paie retourner vers to y c es bienheuraufes Ames* 

Permets à mon Efprit, ô Monarque des Cieux» 
De monter jufqu’à toy d'un vol vi&orieux; 
Fermets-luy de chercher la fource in épui fable 
De ce Bien qu’on doit feulappeller véritable; 

Qu’il la découvre enfin, & qu'éloigné des fens* 

Il arrefte fur toy fèsyeux clairs & perçans. 

ChafiPe par les rayons de ta vive lumière 
Les nuages épais d’une impure matière. 

Et brille dans mon Ame avec cette clarté 
Qui fort du Trône Saint de ta Divinité; (nocenc* 
Puis que c’eft en toy fcul qu’un cœur plein d’in- 
Peut rencontrer la Paix, le Calme, &rAfTurance ; 
Que de te voir. Seigneur, c’eft noftre unique fin y 
Que tu nous fers de Char , de Guide > & de Chemin p 
Que nous te regardons comme noftre 
Et quen fin noftre Terme eft l'E/Tence Divine. 

PROSE X. 

P Uis que vous avez reconnu ce qui dis- 
tingue le Bien parfait, de celuy qui ne 
l’eftpas, j’eftime qu’il eft à propos de vous 
faire voir ou fe trouve cette perfe&ion : Et 1 



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DE fio£CE. I3J 

premièrement je croy qu'il eft neceffaite 
de Içavoir s’il peut y avoir dans la Nature 
un Bien tel que vous venez de le définir , de 
peur que nous ne nous trompions nous- 
snefmes , en nous formant une idée toute 
contraire à 1a vérité de la chofe dont nous 
parlons» 

Il eft neantmoins fi facile de prouver 
qu’il doit y avoir un fouverain Bien, lequel 
eft comme la fource de tous les autres Biens, 
qu’il eft impoffible de le nier ; car nous 
n’appelions une chofe imparfaite, que par 
la diminution d’une parfaite ; d’ou vient 
que s'il y a quelque chofe d'imparfait dans 
un genre, il faut aulïï conclure qu’il y a 
quelque chofe de parfait: autrement il eft 
àmpoflible de concevoir de l’imperfeétion 
dans un Bien, fi vous ne préfupofez qu’il y 
ait un autre Bien qui foit parfait , parce que 
la Nature n’a pas commencé par les Ouvra- 
ges les moins accomplis, & les moins ache- 
vez ; mais ayant premièrement formé les 
choies toutes entières , 8c toutes parfaites, 
ellefe lai(Te infenfiblement aller à des pro- 
ductions moins nobles 8c moins vigoureufe* 
que les précédentes. 

Que s’il eft vrayqu’ily a quelques Biens 
fragiles oà l’on rencontre une Béatitude im- 



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*34 CONSOLATION 
parfaite, on ne peut auffi douter qu'il n’y ait 
une autre Béatitude cres-parfaite -& tres- 
folide. Confidérez donc où cette félicité fe 
peut trouvée. Le contentement univerfel 
des Hommes, prouve clairement que Dieu 
comme Principe de toutes chofes, eft véri- 
- tablement Bon ; car fi l’on ne peut rien con- 
- cevoirde meilleur que luy, qui peut doutée 
qu’il nefoit Bon, puis qu’il n'y arien qui le 
furparfle en bonté i La Raifon nous fait 
tellement cornoiftre qu’il eft Bon , qu’en 
mefme temps elle nous montre évidemment 
qü’il a dans luy -mefme le fouverain Bien, 
parce ques’il nel’avoit pas, il ne ferok point 
le Maiftre abfolu de toutes chofes, puis qu’il 
faudroit neceflairement qu’il y euft quelque 
Eftre plus excellent & plus ancien que luy, 
qui pofledaft ce Bien parfait, les chofes les 
plus parfaites -ayant efté produites avant 
celles qui le font moins. Ainfi pour n’em- 
barrafler plus noftre Efprit dans un raifon^ 
nement infiny , nous fommes obligez de 
con&fler que le plus parfait , & le premier 
de tous les Biens , eft en Dieu ; & comme 
nous avons déclaré que le fouverain Bien 
n’eft autre chofeque la véritable Béatitude^ 
il faut conclure que cette v éritable Béatitude 
fe trouve en luy. 



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DE BOECE. I35 

Mais prenez garde, je vous prie, de 
quelle maniéré vous devez entendre mes 
paroles, quand je dis que Dieu eft tout rem- 
ply du fouverain Bien : Ne vous imaginez 
pas que ce Pere & ce Maiftre abfolu de tou- 
tes chofes l’ait receu d'autre part , ou que 
s’il l’a de fa propre nature , ce foit néant* • 
moins de telle forte, que celuy qui podede 
cette Béatitude, & la Béatitude poflèdée è 
foient une fubftance differente ; parce que 
fi vous croyez qu’il l’ait reçeuë , vous ju- 
gerez en mefme temps que celuy qui donne 
eft plus excellent que celuy qui reçoit, & par 
conféquent Dieu neferok pas le plus noble 
& le plus excellent de tous les Eftres. 

Si vous eftimez que cette Béatitude eft 
naturellement en Dieu, mais differente de 
luy pourtant, c’eft à vous de voir fi vous 
pouvez vous imaginer quelqu’un qui les 
ait unis eniemble. Enfin ce qui eft diffe- 
rent d’une choie, n’eft pas la chofe mefme 
de laquelle il eft different : C’eft pour- 
quoy ce qui naturellement eft diftingué 
du fouverain Bien, n’eft pas le premier 
de cous les Biens*, ce qu'on ne peur dire 
lans impiété du plus excellentde tous les 
Eftres , parce qu’aucun effet ne fçauroic 
cftre .meilleur que fa paufej & par con 



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13 <> Consolation 

féquent nous devons a (Tu rément con- 
clure que ce qui eft le Principe de toutes 
chofes, eft de foy-mefme la fouveraine Béa- 
titude ; & comme vous m’avez accordé que 
le fouverain Bien eft la Béatitude , vous me 
élevez avoüer que Dieu fcul eft la véritable 
* Béatitude. 

Voyez maintenant fi je me ferviray de 
prevves aufli convaincantes que les premiè- 
res, pour vous faireconnoiftre qu’il ne peut 
y avoir deux fouveraine Biens diftèrens l’un 
de l’autre. On ne peut douter que deux 
Biens qu’on s’imaginèrent oppofez, ne 
foraient pas les mefmes, & qu’ainfi pas-un 
-des deux ne feroit parfait, parce que la per- 
fection de l’un manqueroit neceflairement 
à l’autre ; & fi ce qui n’eft point parfait ne 
peut eftre le (ouverain Bien , il eft certain 
que deux Biens qui font véritablement par- 
faits, ne peuvent eftre diftèrens ; & comme 
nous avons montré que Dieu & la Béati- 
tude eftoient le fouverain Bien, il fautrecen- 
lioiftre que la fouveraine Béatitude & la 
fouveraine Divinité ne font qu’une mefme 
chofe. 

H eftimpoflible, luy dis- je alors, de rien , 
conclure de plus véritable, déplus folide, te 
de plus digne de la majefté de Dieu.' Je 

yeux 



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ITE ffo'ECF. 13 7 ’ 

▼eux, me répondit-elle imiter les Géomè- 
tres, quiadjoûtent toujours à leurs Démon- - 
ftrations ce qu’ils appellent CorolLtirc , & jje - 
fuivray leur exempleen vous donnant quel- 
que chofe de plus que je ne fuis obligée. 

Les Hommes deviennent heureux par 
l’acquifition de (a Béatitude, la Béatitude eft =■ 
la Divinité: Donc les Hommes font heu- 
reux par l’acquifition de la Divinité. Mais- 
comme la pofteflîon de la Sagefle fait le- 
Sages, & celle de la Juftice fait les Juftes, , 
il mut par la mefme raifon que la joüirtance 
de la Divinité falfe les Dieux , & qu’ainfi 
quiconque fera véritablement heureux, foit 
Dieu : car quoy qu'il n’y ait qu’un Dieu 
par nature, cela n’empefche pas qu’il ne 
puifîe y en avoir plufieurs par participation. 

Ce que la railon me perfuade de joindre 
à ce que j’ay déjà dit, me femble fi charmant, 
que jen’eftime pas qu'on puiffe trouver rien 
de plus beau. Comme la Béatitude contient 
plufieurs choies en eUé-mefme,on peut juf- 
tement demander fi toutes ces chofes for- 
ment un corps dans lequel il y ait diftinâion 
de parties, ou fi quelqu’une de ces ‘•perfec- 
tions en particulier fait tellement Teflence 
de la Béatitude, que toutes les autres s'y 
«appo rtept comme à leur centre. N’avons- 



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138- Consolation 

nous pas dit que la Béatitude eftoit le fou- 
verain Bien î Adjoûtez à toutes lès pro- 
priétés ce mefmetitre, puis qu'on appelle la- 
Béatitude la Souveraine Puillance , le Sou- 
verain Honneur, la Gloire Souveraine, & 
le Souverain Plaifir. Croyez -vous donc 
que tous ces mefmes Biens foient comme 
les membres de la Béatitude ? ou qu'ils (e 
raportent généralement au Souverain Bien 
comme à leur Principe ? 

Je voy bien, luy dis- je , ce que vous me- 
propofez ; mais j’en defire la refolution de 
vous-mefine. Voicy, me dit- elle, ce qu’on- 
en doit juger: Si toutes ces chofes eftoient 
des membres de la Béatitude, elles auroienr 
quelque diftinâion entr’elles : mais comme 
nous avons montré qu'elles n’en ont au- 
cune, il faut, reconnoiftre qu'elles n’en peu- 
vent eftre lès parties, puis qu’autremçnt un- 
membre feul feroit tout le Corps de la Béa- 
titude. Quant au Bien, c’eft une chofe évi- 
dente que tout le refte s’y rapporte , puis 
qu'on ne recherche la fuffifance à foy-mef- 
me, que parce qu’on la confidere comme 
un Biefl , qu’on ne defire le pouvoir qu’à 
caufe qu’on en a de femblablês fentimens;. 
& qu’enfin l’on ne fouhaite l’honneur , l’é 
cjat, & le plaifir, qu’en-fe les figurant de là 



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Tf e Foece, 139? 

mefme forte. Ce qui me fait dire que le- 
Bien fenl eft l’origine & la caufe de tous les* 
defirs : car ne voit-on pas que ce qui n’a ny 
la vérité , ny la reflemblance du Bien , ne 
fçauroit eft te l’objet de nos fouhaits ; 8 c 
qu’au contraire ce qui n’eft pas bon de (a 
nature, fe fait aimer, pourveu qu’il ait feu- 
lement une apparence de Bonté ? D’où je- 
conclus que le Bien feul eft la fource & le 
principe de tout ce qu’on peut defirer, puis 
que ce qui fait delker une chofe eft precifé- 
ment ce que l’on dcfife. C’eft ainfi que ce- 
Iuy qui veut aller à Cheval pour fe procurer 
la fanté, ne cherche pas tant l’agitation qui 
fe trouve en cet exercice, que l’effet falutaire 
qu’elle produit. 

Rien donc n’eftant fouhaité que pour le 
Bien feul , n’eft-il pas véritable que c’eft 
apres luy que l’on loûpire plutoft qu’apres 
aucune autre chofe? & que puis que vous 
m’avez accordé que la Béatitude feule eft le 
füjetde tous les voeux des Hommes, c’eft. 
elle feule que l’on prétend obtenir, & que 
partant la Béatitude & le Bien n’ont qu’une 
meffne fubftance ? Enfin comme vous avez 
reconnu que Dieu n’eftoit autre chofe que 
la véritable Béatitude j je puis juftement 
conclure-, que c'eft dans le Bien feul que 



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140 C o îr s crc ATI O N 

l’on doit chercher l’eflènce & la nature de 
Dieu. 



«5»oîa««u»a«a^»w4 '*cxsl 

PO E SJ E X. 

A pprochez-vous d’icy, Captifs infortunez, 

Que voftre ambition tient toujours enchaînez 
Parles (ecrets liens d’une faufle efpcrance ; 

Vous y viendrez finir voftre fort rigoureux; 

Vousy rencontrerez un Port plein d’aflurance. 

Et l’azile commun de tous les Malheureux. 

Ces fables précieux, & ces tréfoxs flottans 
DontlcTagc enrichit fes heureux Hibitans, 

£t que l'Herme fait voir fur fon fameux rivage; 
Enfin tous les Rubis que l’Inde a fur fès bords, 

Eoin d’éclairer 1* Efprit, le plongent davantage 
Dans l’obfcure prifbn d’od fortertt les tréfors. 

Ce que vous recherchez avecque empreflTement*, 
ER conçeu dans le fèin du plus vil Elément, 

Indigne d’eftre veu, ny de voir la lumière; 

Mais le fouverain Bien, l’objet de vos mépris* 
Maiftre de l’Univers, & la clarté prémiere. 

Dans la nuit de l’Erreur éclaire les Efprits. 

Celuy qui pourra voir fà brillante clarté. 
Devenant amoureux de fa feule Beauté , 

N’eftimera plus rien dans toute la Nature* 
Etmefmele Soleil qui luy paroift fi beau, 

Neluy femblera plus qu’une lumière obfciire*. 

Au prix .de cetaugufte &celeft$ plambeau^ 



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DÉ BoECE. 14 *! 

P R O S E XI. 

V Oftre raifonnement, luy dis- je, eft (t. 

convaincant & fi folide, que y en fuis 
tout- à-fait perfuadé. Comme j’eus achevé 
ces paroles , elle pourfuivit ainfi fon dit 
cours. Quelle faveur ne vous feray-jedonc 
point , fi je vous découvre la nature de ce- 
Bien? puis qu’en rnefme temps je vous fe- 
ray voir ce que c’eft que Dieu. Souvenez- 
vous feulement de ce que j’ay déjà dit, 8c 
vous connoiftrez que les preuves en font 
infaillibles. Ne vous ay-je pas déjà montré 
que toutes les chofcs que l’Homme defire 
avec tant d’ardeur , ne font pas de parfaits 
8c de véritables Biens? parce qu’elles font 
différentes les unes des autres, & que com- 
me la perfection dè l’une manque à l’autre, 
elles ne luy peuvent point donner la joüif- 
fance d’ùne entière & d'une fouveraine Béa- 
titude, 8c qu’au contraire elles compofent 
un Bien cres-accomply , lors qu’elles fè ra- 
anaffent tellement dans là rnefme forme, te 
dans la rnefme opération, que la fuffifance • 
àfoy-meCue, le pouvoir, l'honneur, l’éclat, . 



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I4ï Consolation 

& les plaides, ne font qu’une mefmç chofe, 
le Bien n’eftant defirable que par cette unité 
merveilleufe. Ain fi comme ce qui n'avoit 
aucune Bonté, pendant fa divifion, devient 
Bon lors qu’il eft uny , ne faut- il pas dire 
que l’union feule eft la fource & la caufe dé 
fa Bonté ? 

Vous m’accorderez aufli fans doure qu’- 
aucune chofe ne peut eftre bonne que par 
une participation du fouverain Bien ; &• 
vous reconnoiftrcz en mefme temps par une 
raifon femblable , que le Bien n’eft autre 
chofe qu’une très parfaite unité, parce qu’il 1 
eft certain que les chofes qui n’ont point 
naturellement d’effets différens.ne peuvent 
non plus avoir de fubftance différente. 

Ne fçavez-vous pas qu’un Eftre fubfîfte 
tant quefon unité fe peut conferver? Se * 
qu’au contraire, il vient à fediffoudre, & à 
retourner dans le néant, aufliroft qu’elle 
celle, & qu’elle fe détruit? N’avons- noua 
pas un exemple de cecy dans la nature des- ’ 
Animaux , qui fubfîfte autant que dure l’ü- 
nion de leur ame avec leur corps. Se qui' 
vient à fe corrompre en mefme temps que la 
divifion s’y. met ? Cela nefe remarque-t-il 
pas auffi dans le Corps humain , qui retient' 
toûjours fa première figure, tant qu’il n’a 



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D E B O E C F. 14 $ 
■qu'une forme , qui confifte dans la feule- 
liaifon de tous fes membres, 8 c qui celle 
d’eftre ce qu’il eftoit auparavant, aulïï-toflr 
que fon unité fe perd par la réparation 
de fes parties ? Et celuy qui voudra faire une- 
mefme réflexion fur tout le refte des chofes 
de ce monde, ne reconnoiftta-t-ilpas qu’el- 
les vivent tant qu’elles font unes, & qu’elles 
meurent au moment qu’elles fe divifent? 

Y a - 1 - il quelque chofe qui confidere' 
i’Eftre comme un objet de fa haine; &qui 
defire naturellement fa propre perte & fa - 
corruption ? Sans doute que fi vous confi- 
derez les Animaux, à qui la Nature a donné- 
quelque puiflance de vouloir, & de ne vou- 
loir pas, vous n’en trouverez- aucun qui fe 
dépoüille de cette inclination commune de 
vivre, & qui cherche le trépas fans qu’au- 
cune caufe extérieure l’oblige de s’y préci- 
piter : parce que Dieu les fait tous naiflre 
avec le mefme défit defe conferverla vie, 5e 
d’éviter la mort, comme leur, ruine 5c leur 
aneantiffbment. 

Si vous jettez les yeux fût lés Herbes 5e 
fur les Plantes, vous y remarquerez le mef- 
me mouvement, 5e vous verrez qu'elles 
eroififène toûjours dans les lieux qui leur font 
le plus convenables, afin qu’autant que leur 



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I4'4 Consolation 

naturele peut permettre, elles fe confervent 
fans eftre flétries. Ainfi les unes germent au 
milieu des Champs , & les autres croiflenc 
furies Montagnes. Celles-cy viennent dans, 
les Marais, & celles là tirent leur fuc & leur 
nourriture de la dureté des Rochers. Enfin* 
les fables lés plus ftériles ont pour d’autres 
une fécondité merveilleufe ; & fi l’on vient 
aies retirer de l’endroit où la Nature les a 
mifes , on les voit en un moment ddlè- 
chées. 

C’eft cette Nature, qui comme lèur véri- 
table Mere, leur donne toujours ce qui leur 
eft le plus propre , & qui s’efforce autant 
qu’elle peut de leur conierver la vie. Di- 
ray-je qu’elles s’enfoncent toutes dans les 
entrailles delà Terre, & qu’il femble qu’el- 
les y ayent continuellement la bouche ou- 
verte pour en tirer là nourriture qu’elles 
font couler par les racines, Sc qu’elles ré- 
pandent en fuite dans les branches & dans 
l’écorce? Diray- je qu’elles enferment au 
milieu de leur tronc la moüelle, comme ce 
qu’elles ont deplùs délicat & de plus tendre? 
que le bois qui l’entoure la défend par la du- 
reté, Sc qu’enfin l’écorce eft étenduèrtoute là 
derniere par les mains fçavantes de la Na* 
ture, pour. Leur fervir de rempart, & de 

deffènfe 



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DE BoECE. I4F 
deffenfe contre les injures du temps , ÔC 
contre la plus violente rigueur des faifons? 

Confidérez en fuite comme cette incom- 
parable Ouvrière eft fi foigneufe de multi- 
plier les Plantes par le moyen de leurs grai- 
nes , que l’on pourroit dire que toutes les 
adreffes dont elle fe fert font autant d’inven- 
tions & de machines fecrettes , non feule- 
ment pour les faire durer plus longtemps, 
mais aulfi pour les rendre en quelque ma- 
niéré perpétuelles. 

Si vous regardez enfin les chofes inani- 
mées, vous y remarquerez un mefme defir 
de fe conferver : Carpourquoy la legéreté 
du feu le porte-t-elle toâjours en haut’ ÔC 
pourquoy la pefanteur de la terre l'attire* 
t-elle continuellement en bas? fi ce n’eft à 
caufeque ces lieux & ces mouvemens fi dif- 
férens leur font convenables à l’iin & à 
l’autre. Ce qui nous fait voir que comme 
ce qui nous eft contraire eft la caufe de! 
noftre ruine -, auffi ce qui nous eft propre eft 
la caufe de noftre confer vation. Les chofes 
mefine les plus dures & les plùs folides, s’at- 
tachent fortement à leurs parties, & réünifi 
fent toute leur vertu pour réfifter à ce qui 
les en voUdroic féparer. Il eft vray que cel- 
les qui font liquides, comme l'air &c l’eau, ne 



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*4*» Consolation 

font pas la mefme refiftance, mais suffi fe 
rejoignent-elles avec plus de promptitude, 
qu’elles n’ont efté divifées j & Iedefir d'u- 
nion fe trouve fi puillant dans le feu, qu’il né. 
peut en aucune maniéré fouffcir d’eitre fc- 
parc de luy-mefme. 

Je ne parle point icy des mouvemens vo- 
lontaires de l'Âme, qui fuit les lumières de 
la Raifon ; mais de ceux: qui ne partent que 
d’une nature aveugle, & que Ton appelle, 
néceflaires. Ainfi nous failons pafler de la 
bouche dans l’eftomach les viandes que nous 
avons prifes ; nous les digérons en fuite (ans 
y faire réflexion j & nous refpirons durant 
Lefommeil,fansque nous en ayions aucune 
connoiflance. Ce que je dis fe prouve clai- 
rement pat l’exemple de tous les Animaux, 
qui n’ayant, point de volonté, ne fçauroienc 
puifer .que dans le principe & dans la fourcc 
de laNature, cette inclination violente qu’ils , 
ont d’eftre toujours. Car n’arrive-t.il pas . 
fouvent que pour des caufes prenantes la 
volonté feule embrafle lf mort que la Na. 
ture appréhende ; & qu’au contraire cette 
mefme volonté reprime quelquefois l’envie 
fle la Génération, que la Nature defire, de 
qui la rend en quelque manjerç immor- 



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DE B O E C E. I4.7 

Ne voyez-vous donc pas que cette incli- 
nation n’a point d’autre origine que celle 
ique je vous viens de marquer ? & que la Pro- 
vidence Divine l*a tellement imprimée dans 
toutes les chofes -qu’elle a créées , qu'elles 
défirent defe conferver autant qu’il leur eft 
poflible? Or elles ne peuvent avoir cette 
inclination, qu’ellesn’ayent en mefmeterops 
celle de l’unité , puis qu’on ne la peut dé- 
truire, qu’on ne détruife auffi leur Elire. 
Ainfi comme toutes chofes afpirent à cette 
unité feule, & que je vous ay fait voir que 
l’unité n’eft autre chofe que le Bien, il faut 
dire que le Bien eft l’objet dudefirde toutes 
les Créatures , & qu’on le peut juftemenc 
définir,» que toutes ehofcs défirent. 

Il ne fe peut, luy dis-je, rien imaginer de 
plus véritable , puis que fans cela toutes 
cfto(es retoumeroient dans le néant, & que 
li’ayant point de Principe auquel elles fe 
pMent rapporter, elles flottetoient dans 
l'incertitude, & fans aucune conduite : Ou 
s’il y a quelque fin qu’elles fepropofent, 3c 
qu’elles recherchent, ce fera le fouyetait» 
Sieh. 

Alors la Pbilofophie me repartit en foû- 
riant-: Je me réjouis extrêmement , ô mon 
Fils, car vous avez touché au but de la ve- 

N ij 



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*48 Consolation 

rite ; & par là vous connoificz ce que vous 
ignoriez tout-à-l’heure, à fçavoir qu’elle 
eftoit la fin de toutes chofes : car cette fin eft 
fans doute ce que toutes chofes défirent ; & 
comme nous avons montré qu’elles défirent 
coures la Béatitude, il faut que nous con- 
feflions que le fouverain Bien eft le terme 
£cla fin de toutes chofes. 






POESIE XL 



4 






S I ccluy qui foûpirc apres la Vérité, 

Craint de Cuivre au heu d'elle une fàu(Te clarté; 
Quhl jette les yeux fur luy-mefme, 

Qifil occupe fon Ame à Ce confidérer; 

11 y rencontrera par un bonheur extrême 
Tout ce qu’il fçauroit defîrer, 

Qu/il faiTe enfin connoi^re à fon entendement.. 
Que ce qu'il cherche ailleurs trop inutilement. 

Le Ciel l’a mis en fa puiffance. 

Kt qu’il tient enfermé dans les propres tréfors, 

Çfi que par une aveugle de funefte ignorance, , 

Il cherche faiiiccfle au dehors. 



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DE BûE CE. 149 

Ce qu’un nuage épaisYormé par Ton erreur, 
L’empefchoit de trouver au milieu de Ton cœur, 
Paroiftra fi clair à fa veuc'j 
Q^e 1* Aftre le plus grand, & le plus beau des Cieux,* 
Ne fe fait jamais voir au fortir d'une nue* 

Si pur, & fi clair à nos yeux» 

La Chair jointe à 1 n’en a pas pu bannit 

Toute la connoifiance & le refiou venir. 

Par les vapeurs de (à matière. 

Les rayons qu'il conferve eftant à demy morts, 

Le (buffle de l'Etude excite leur lumière 
Par (es ingénieux efforts. 

Car d'où pourroit venir ce droit raifbnnement 
Q]|S l’Homme interrogé forme fi promptement, 
Sans cette première femence? 

Si le Divin Platon n’a pas efté déçeu, 

Tout ce qu'on fçait n'eft rien qu'une réminifcence 
De ce qu'on a voit déjà fçeu. 






PROSE XII. 

1 'Approuve fort, Iuy dis- je, ce fentimenr 
de Platon, dont j’avois déjà perdu deux 
fois la mémoire $ la première par la conta- 
tagion du corps, & la féconde par l’excès- 
de la uiftefïe. 



N iij 

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tjo Consolation 

Si vous n’avez pas, me répondit- elle, en- 
core oublié les choies que vous m’avez ac- 
cordées, vous n’aurez pas beaucoup de peine 
à vous remettre ce que vous m’avez dit que 
vous ignoriez, à fça voir, comment le mondé 
cftoit gouverné. Je n’ay jamais i douté, lay 
repartis- je, qu’il nefuft conduit par la Provi- 
dence Divine ; & fi vous avez la bonté de 
m’entendre, je vous déduiray en peade mots 
les raübns qui m’obligent à'ie croire. 

Sans doiue cet Univers eftant compofié 
de parties fi differentes & fi contraires,' né 
les euft pû jamais aflèmWet en un mefine 
corps, fi quelque Puiflànce fupérieure ne les 
euft unies ; 6c leur oppofition naturelle les 
féparcroit bientoft, fi la main qui les a liées 
ne les retenoit dans le mefme eftat qu’ellp 
les a mifes. La N ature ne garderoit pas tou- 
jours un ordre fi jufte, 6c Tes monvemens ne 
feraient pas fi bien difpofez félon Tes lieux, 
les diftances, les temps, & les actions, s’il 
n’y avoit quelque Intelligence qm réglait 
tous ces changemens, fans eftre jamais elle- 
mefhié changée. Quelle que puiffè eftre 
cette Vertu qui conferve les choies qu’eMé 
a creées, 6c qui leur communique à toutes 
des opérations fi convenables ; je luy donne 
#vec tous les Peuples , le nom de Dieu. 



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D! BOECE. Xft 

Comme j’eus déduit les raifons qui me per- 
fuadoient le plus, elle pourfuivit en ces 
termes. 

’ Puis que vous avez à prêtent de & beaux 
fentimens, je croy que je n'auray pas beau- 
coup de peine à vous faire obtenir la félicité 
que je vous ay promife , & j’efpere vous 
reconduire fans aucun péril en voftre an- 
cienne Patrie : mais confidérons auparavant 
ce que nous venons depropofer. N'avons- 
hous pas compris dans la Béatitude la fuffi- 
iànce à foy-mefme ? N’avons-nous pas re- 
connu que Dieu feul eftoit la Béatitude, ôc 
que par conféquent il n'avoit befoin d’aucun 
iècours étranger pour gouverner le Monde; 
puis qu’autrement il n’auroit pas ce qui luy' 
peut fuffire, comme nous l’avons accorde. 
Cette fuite eftant infaillible, il faut dise qu’il 
conduit le Monde par une fagefle qui luy eft 
propre ; & que comme il eft le fouveraiw 
‘Bien , il difpôfe tout par le moyen de cette 
première félicité ; puis que nous avons con« 
fefïe que celuy par qui toutes chofes font 
gouvernées eft la véritable Béatitude. C’eft 
lice lien fecret de la Nature, & ce gouver- 
nail qui rend la Machine de l'Univers rndif- 
fôluble. 

Dieu donc fe fervent ainfi de fa bont£ 

N ii ij 



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1JZ C O N S O L A T I O NT 
pour la Conduite du Monde , & toutes le» 
Créatures fe portant naturellement à la re- 
cherche du Bien, peut-on douter quelles ne 
luy (oient volontairement foûmifes? & qu’- 
elles n’ayent une obeïffance fi parfaite, que 
le moindre ligne de fon bon plailit ne leur 
fade accomplir de leur plein gré tout ce qu’il 
defire, & tout ce qui luy peut eftre agréable! 
Autrement cette conduite ne feroit pas celle 
de la Béatitude, mais une prodigieufe vio- 
lence, qui loin de retenir les Créatures dans 
une foûmiffion falutaire , les réduirait en 
une ièrvitude de laquelle elles s’efforce- 
raient continuellement de fe délivrer. Il eft 
donc certain qu’aucun Eftre ne s'oppofe à 
la volonté de Dieu, tant qu’il fuit l’ordre de 
fa nature réglée, d’autant mefme quequand 
fl y voudrait refifter , il ferait trop faible 
contre ceiuy que la fouveraine Béatitude 
tend tout puiflant , & que nous fommes 
obligea d'avouer que le premier de tous , les 
Biens difpofe toutes chofes avec autant de 
douceur que de force. 

Vous avez veu dans les Fables, des Geans 
allez teméraites pour attaquer le Ciel, mais 
trop foibles pour foûtenir l’effort d’un Bras 
foudroyant, qui n’a que de la fevérité pour 
les Criminels, & que delà clémence pour les 



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DE BOECI. IJ3 
Innocens. Voulez- vous que je fafle icy 
combattre les raifons contraires ? peut-eftre 
que leur choc produira quelque agréable 
étincelle de vérité. 

Petfonne ne révoque en doute la toute- 
puifFancede Dieu, & l’on eft convaincu que 
rien, n’eft impoffible à celuy qui peut tout. 
Si je vous demande en fuite fi Dieu peut 
faire le Mal , vous me répondrez que non, 
& je tireray auffitoft cette conféquence in- 
faillible, que le Mal n’eft donc rien, puis que 
celuy qui peut tout ne le peut faire. 

Vous divertiflez-vous, luy dis -je, à m'em- 
barafter en undabyrinthe dequeftions diffi- 
ciles , duquel vous fortez lors que je me fi- 
gure quevous y voulez entrer, & dans lequel 
vous rentrez lors que je m’imagine quevous 
en' allez fortir ? Et confidérez-vous le plus 
fimple de tous les Eftres comme un Globe 
compofé de plufieurs Cercles ; Vous ayez 
premièrement parlé delà Béatitude, & vous 
avez dit qu’elle eftoit le fouverain Bien, 
parce qu’elle fe ttouvoit dans le premier 
Eftre : d’où vous av ez tiré cette conféquence 
nécefiaire, qu’on ne pouvoit eftre Bienheu- 
reux fans eftre Dieu. Vous avez en fuite 
prouvé que le Bien n’eftoit autre chofe que 
l’Eflence de la Béatitude, & de la Divinité 



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ij4 Consola ri on 

melme, & qu’il eftoit cette Unité merveiï- 
leufe que toute la Nature defire avec tant 
d’empreffement. Vous avez adjoûté à cela 
que Dieu gouvernoit tout le Monde par la 
Bonté qui luy eft naturelle ; que toutes les 
Créatures executoient fes Ordres fans ai u 
cune contrainte j & qu’enfin le Mal, tout 
effroyable qu‘il paroift , n’eft qu’une chü 
mere. Ce que vous avez fait avec tant cfa- 
drcfle, que fans aller chercher des raifons 
hors d’elles.mefmes, vous les avez appuyées 
l’une fur l’autre , Sc m’avez obligé de con- 
fentir à toutes, apres m’avoir convaincu de 
la première. Non, non, me dit-elle, jëne me 
plais pas à vous embarrafler, & par la grâce 
de Dieu à qui nous nous fommes adrelïez, 
nous fommes déjà venus à bout de ce qu’il y 
avoit de plus difficile. C’eft le propre de la 
Nature Divine , de ne fe point tellement 
répandre fur les chofes extérieures, qu’elle 
forte jamais d’elle-mefme, & qu’elle reçoive 
rien d’étranger ; c’eft pourquoy le Philo- 
fophe Parmcnides luy adreffe ces paroles. 

Tel qu'un Globe agité d'une titejje ex~ 
trente , 

Tu roules tes tréjbrs au dedans de toy- 
ntefme. 



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DE BOECE. »55 
Que fi je ne me fuis fervie que des raifons 
cirées des chofes mefmes que je traittois, 
vous ne devez pas vous en étonner , puis 
que , félon Platon , nos difcours doivent 
avoir du rapport au fujet que nous trait- 
tons. 






POESIE XII : 



'W 

O Dieu, qu’heureufe eft l’aventure 
De ceux donc l'ame eft a/Tez pui e 
Pour voir lafource du Bonheur; 
fit que l’Elprit qui rompt les chaîner 
Dont la terre lioit/on coeur. 

Reçoit bien le prix de Tes peines; 

Autre sfois le^Cha^rede Thrace 
Dépeignit avec tant de grâce 
L’excès de fon cruel ennuy , 

Que par un charitable omee 
Toute la Nature avec luy 
Pleura le trépas d’ Ruridice*, 

Ayant joint avecque (à Lyre, 

Pour mieux raconter (on martyre-. 

Les plus doux accens de £à voix, 

11 attira fans autres charmes 
Les Rochers, les Monts, & les Boi v 
Pour eftre témoins de les larmes. 



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i <6 Consolation 

Les Fleuves furpris s’arrefterentj 
Les Cerfs raflurez fe couchèrent 
Près des Lions apy*ivoifèz 5 
Et Ton vit le Lievre fans craints 
S’aprocherdes Chiens, appaifez 
Par le doux fon de cette plainte. 

. 

Mais enfin fon Ame affligée 
Ne fe vit jamais foulagée 
Par le Temps, n y par la Raifbn; 

Et (a douleur impatiente 
Ne voulut point de gucrifon. 

Sans voir revivre fon Amante* 

Il dit d’unevoix lamentable, 

Contre le Ciel inéxorable, 

Tout ce que fait dire l'Amour* 

Et ne pouvant rien davantage. 

Il pafla dans l'afFr eux fejour 
Que la Mort a pour fon partage. 

, '“SéF' 

Alors a fa Lyrefça vante 
Ayant joint fa voix raviflante. 

Il fè plaignit de fon malheur. 

Et chanta tout ce que fà Mere, 

Ce que fa flâme, & fa douleur, 

Luy fournirent en fa miferc. 

Tandis que dans les Plaines (ombre* 
Les plus impitoyables Ombres 
Déploroient fon fort rigoureux, 

Il tâchoit par fes Airs funèbres. 

Par fès plaintes, & par fes voeux. 

De fléchir le Roy des Tencbres. 



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DE. BoïCl. IJ7 

À peine d’un récit tragique 
Sa voix douce Se mélancolique 
Fit entendre les premiers Vers, 

Que Cerbere à Tes maux fènûblo 
Cefla d’étonner les Enfers 
Par fon a boy trille Sc terrible. 

Les Soeurs hideutès & cruelles. 

Qui par des gefnes éternelles 
Puniflent l’orgueil des Humains, 
Pleurèrent contre leur nature; 

F.t les foüets leur tombant des mains, 
Regrettèrent fon avanture. 

Elles arreftérent la Roue 
Oû le Ciel fe vange, & fc joue 
Du vain attentat d*Ixion ; 

Et Tantale à fa voix mourante. 

Languit plus de compaflîon. 

Que delà foif qui le tourmente. 

Le Vautour qui le raflafie 
Du cœur renaifl'ant de Tytie, 

Se reput de ces Airs charmans* 

Et dans tout ce cruel Empire, 

Les cris, les pleurs, & les tourmens > 
Ceflcrent au Ion d’une Lyre. 

Enfin je fuis vaincu par tes divins accords 
( Luy dit en foûpirant le Monarque des Morts } 

Je te rends ta fidelle Amante: 

Celle qui t’a coufté de fi longs déplaifirs. 

Sera bientoft le prii de ta voix ravifiànte, 

Si tu fçais borner tes defirs. 



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ic 8 Consolation 

Prens garde feulement qu’ayant que le Soleil 
Ait efte le témoin du bonheur fans pareil 
Que reçoit ta perféverance, 

Tu ne de tournes l’œil vers ces charmans appas 
Que tu dois conferverpar ton obcïflànce, ^ 
Ou perdre en n'obeïffant pas. 

''SéT 

Mais helas! quel commandement 
Peut afliijettir un Amant 
Dont le cœur n’a point de limites? 
Amour ne connoift point de Loix, 

S'il ne les a luy-meftne écrites 
Avec lestraitsdefon Carquois, 

Ses jeux trahirent Ion amour, 

Il s’abandonna près du jour 
A la foy de ces mauvais Guides: 

Il vit l’objet de fes fouhaits, 

Et par fes regards homicides 
Il fclc ravit pour jamais. 

Vous qui chercl^Ja Vérité, 

Et qui pour la félicité 
Concevez une ardeur extrême, 

Obfer vez- vou s d'un œil jaloux. 

Faites- vous jufticc à vous-mefme, 

Cette Fable j/adre/Te à vous. 

_ . 

Cemy qui près de voir les Cieox, 
Détourne imprudemment les yeux 
Vers le Monde qu’il abandonne: 

Pour le plaifir d’un feul moment, 
liée ravit une Couronne, 

Qui fleurit éternellement. 

fin du Troijicmt Ziyre* 



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DE B O E C E. 



m 






B O Ê C E 

LIVRE QUATRIEME. 



PROSE I. 

A Philosophie ayant prononcé 
ces Vers avec beaucoup de dou- 
gj Ewffi ceur & de majefté •, comme je 
me fentis encore trop foible 
pour vaincre ma triftefle , & trop mélanco- 
lique pour l’oublier , je prévins le ieftèin 
qu’elle avoit de continuer fon difcours, & 
je luy parlayen cç*»«!xmes. Tout ce que 
vous avez dit, ô Celefte Avanccourierede 
la véritable clarté, m’a paru fi divin dans la 
connoifiànçe que vous m’en avez donnée, 
qu’il eft impouîble de ne le pas admirer ; de 
fi folide dans les raifonnemens, que rien ne 
le peut détruire. Vous m’avez fait remar- 
quer que les choies dont l’excès des maux 



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i6o Consolation 

que je retiens m’avoir ofté le refïottvenir, 
ne m’eftoient pas tout-à-fait auparavant 
inconnues. Maishelas ! je puis dire que les 
lumières que j’ay, ne nvéclairent que pour 
eftte davantage lefujet dematriftefle. Je 
fçay que celuy qui gouverne le Monde eft 
équitable, fie cependant nous y voyons du 
tuai. Je n’ignore pas qu’il eft fevere , fie 
cependant il ne le punk point, quoy qu’il le 
connoifTe. Confiderez vous-mefme com- 
bien cela eft digne d’étonnement: Mais ce 
qui refte eri mérite bien davantage. Lors 
que l’iniquité triomphe avec toute la pompe 
& l'éclat imaginable, la Vertu non feule- 
ment eft fans récompenfe , mais aullï les 
Scélérats la foulent aux pieds, & luy font 
endurer les meftnes fupplices que leurs hor- 
ribles crimes avoient méritez. Que tout 
cela fe paffe dans l’Empire d’un Dieu qui 
peut tout, qui voit tout, 8c qui ne fçauroit 
vouloir que le Bien , c'eft une chofe de la- 
quelle on ne peut jamais allez s’étonner 5c 
le plaindre. 

. Il eft vray, me répondit la SagelTe, que 
ce feroit un prodige qui n'auroit point de 
femblable, fi les chofès eftoient comme vous 
les reprefentez , fie fi dans la Maifon bien 
teglée de cefiige Père de Famille, les Vafes 

de 

Google 




Ü E fi O E C E. i€l 

de moindre prix eftoient les mieux confer- 
vez, & que les plus précieux fuflent em- 
ployez aux ufages les plus vils & les plus' 
abjets. Mais il n’en va pas a in fi : car fi les 
Véritez que nous avons fûlidement établies, 
le font auffi bien en voftre Efprit, qu’elles 
le font en elles-mefmes ; vous connoiftrez 
avec l'alfîftance de celuy duquel nous par- 
lons , que les Bons font toujours puiffans,. 
& les Méchans toujours foibles ; que les 
Vices ne font jamais fans punition , ny la 
Vertu fans récompenfe -, que le Bonheur efc 
inféparable de l'Homme jufte ; & que le 
Malheur ayant accompagné l’Impiété dés 
fa naiflance,lafuit jufques dans le tombeau. 
Vous remarquerez enfin beaucoup d’autres 
pareilles raifons , qui faifant oeffer vos in- 
jures plaintes , fe trouveront encore allez 
publiantes pour affermir v offre Efprit fur la 
baze inébranlable de la Vérité. Puis que 
mes enfeignemens vous ont déjà donné 
l’entiere connoiffancede la Béatitude, & du 
lieu de fa demeure - y je ne veux plus m’ar- 
refter aux choies que je croy inutiles, mais 
vous montrer le chemin qui vou^doit re- 
conduire fans aucun détour en voftiÇMai- 
fon ; & mefme je donneray des ailles à 
voftre Efprit, afin qu’il s’élève audelTus de 

O 



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i6t Consolation 

toutes les chofes fenfibles, & qu’ayant dif- 
fipé les nuages de fa criftefle, il retourne fous 
ma conduite , & par les fentiers que je luy 
marqueray moy-mefpie », en fon ancienne 
Patrie. 




POESIE L 

M On Ame a des ailles légère* 
Q^uj par un ellor glorieux, . 
Du lieu des chofes paffageres, . 
E’élevent au deffus des Cieux. . 

A peine s*eft- elle éloignée 
Decette Terre infortunée 
Qui feule occupe vos Efprits, 
Que d*une œillâdé dédaigneufe 
Elle témoigne fon mépris 
Bout fa demeure malheuteufe. 

Sa viileÆeà l’air la dérobe, 

Elle pénétré en un moment 
Au delà du Cîel,dontle Globe 
S'échauffe par fôn mouvement: 
Etpouflant'pîus loin fa carrière 
Julqu'au.féjour de la Lumière 
Qui rcgre toutes les Sailbns , 
D*une aiffé vifte & vagabonde ’ 
Elle entre en ces douze Maiftm* ? 
Où Varreûc l’Afiie du Monde* 



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Les Etoilîes toujours errante^. 

Et les Aftres fixcsaux Cicm, 

En leurs a/fiettes différentes» 
Paroiffen t en fuite x Ces yeux. 

Enfin d’un vol infatigable 
Elle paife au Centre adorable 
Où T Eternelle Maje/lé, 

Libre de toute inquiétude, 

Repofe en Ca Divinité, 

Comme dans Ca Béatitude, 

C’eften cette Demeure augufte. 
Que le Maiftre abfolu des Roy s. 

Tout bon, tout puiifant, & tout jufte # 
Prefcrit d’indifpcnfabîes Loix* 

Et quaflis au Trône terrible 
De Ca Lumière inacce/fible. 

Il fait mouvoir cet Univers 
Où tout tremble fous fa puifiance, 

Et reçoit Ces Decrets divers 
Avec lamefSne obeï/Tance, 

Si l*ordie du Souverain Maiftre 
Vous rappelle dans cefcjour. 

Vous direz, ce Lieu m r a veu naiftre, 

Ce Lieu feuleft digne d’amour, 

Erfr dans cette Paix profonde 
Vousjettez l’œil fur ce bas MoncTe, - 
Vous verrez que les plus grands Roy**, 
Quoy qu’invente la Batterie, 

Quoy que tout tremble /bus JeursLodxj 
Sont^xilez de leur Patrie. 



163 



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i*>4 > Consolation 

PROSE IL 

O Dieu, luy dis- je, que vous mepro* 
mettez de grandes chofes ! Ce n'eft 
pas neanmoins que je doute que vous neles 
puiflïez accomplir, pour veu qu'apres m'a- 
voir éveillé du. profond fommeil oû j’eftois* 
vous ne m'y laifliez plus retomber, en me 
faifant trop attendre. 

Vous devez, me dit la Philofophie, re- 
connoiftre avant toutes chofes, que les Bons 
font toujours puiffitns, &les Méchans toû- 
jours foibles, puisque l’un ne peut eftre vé- 
ritable, que l'autre ne le foit auflï ; parce que 
comme Ié i Bien &le Mal font contraires, fi 
1 on peut faire voir la puifiance du Bien, l'on 
découvre en mefme temps la foiblefle du 
Mal ; & fi l'on prouve la fragilité du Mal, 
on prouve la folidité du Bien. Mais afin de 
vous donner une connoiftance plus entière 
de cette Vérité , je la pcou veray par deux 
voyes, & j’établiray ma propofhion tafntoft 
par les raifons que je tireray du Bien, Sc 
tantoft pat celtes que j'èmprunteray du 
Mal, 



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ÜE Boece. ï6i 

Deux chofes concourent néceftairetfient 
aux actions des Hommes, à fçavoir, le pou- 
voir, & la volonté ; de forte que s’ils n’ont 
l’un & l’autre conjointement, ils font dans 
i’impuiflance d’agir, car perionne n’entre- 
prend une chofe qu’il n’a pas la volonté 
d’entreprendre ; & lors que la puiflance 
nous manque, la volonté feule demeure in- 
utile. D’où il arrive que fi vous voyez quel- 
qu’un qui veuille obtenir ce qu’en effet il 
n’obtiendra jamais , vous ne devez point 
douter que ce ne foit que par un defaut de 
pouvoir ; & fi vous remarquez au contraire 
qu’il fa fie quelque chofe félon fa volonté, 
vous reconnoiflez qu’il à eu la puifianbe de 
la faire j c’eft pourquoy l’on nomme puiflant 
celuy qui peut faire quelque chofe , & l’on 
eftime faible celuy qui ne le peut pas. 

Je croy que vous n’àvez point encore 
oublié comment j’ay prouvé par les raifons 
précédentes, que quoy que les volontez des 
Hommes foient agitées de divers defirs, & 
pouflees d’inclinations differentes, elles fe 
portent neantmoins toutes à la recherche 
delà Béatitude; que cette Béatitude n’eff 
autre choie que le Bien, & que par confé- . 
quent on fouhaite le Bien lors qu’on foû- 
pire apres la Béatitude. 11 eft donc certain 



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CcfNSO LATIdN 
que lesBons & les Méchans s'efforcent avec 
la mefme paffion d’arriver à la joUiffance d'à 
Bien, & que comme les Hommes nede- 
- viennent bons que par la poflefljon du bien, 
tous les Bons obtiennent ce qu’ils défirent. 
Pour les Méchans , il leur eft impoffiblè- 
d’acquérir le. Bien qu’ils fouhaitent , parce 
qu’autremeiït Us cefieroient d’eftre ce qu’il» 
font: Ainfr puis que les uns & les autre»- 
recherchent également le Bien,&que cepen- ; 
dant il n’y a que les premiers qui le puiffent; 
obtenir, il ne faut plus douter que les Bons'-- 
n’ayent une grande puillance, & les Mé- 
chans une extrême foibleffe. 

Si deux Hommes fe propofoient une - 
mefme chofe par une mefme inclination, 
& que l’un venant à l’acquérir par le fecours 
de la Nature feule, l’autre ne peuft exercer'; 
comme luy cette fonction naturelle , mais fis 
fervant d'un autre moyen que de celuy de la 
Nature, s’efforça!! «Je l’imiter en quelque 
forte, fans trouver- neantmoins l’entier ac- ! 
compliffementde fon defir , lequel eflime- 
riez-vous le plus paillant des deux ? Eft- il 
pas vray que la puiffance de marcher eft na- 
turelle à FHomme ; & que les pieds luy 
font donnez pour cet ufage ? S’il' arrive; 
donc que quelqu’un s’en puiffe bien fervif». 



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-DE B O E C B. 1*7 
&qu’un autre n’en ayant pas le mouvement 
libre s’efforce de marcher avec les mains». 
Vous ne ferez point de difficulté d’aflurer 
que celuy qui fait cette fonction naturelle- 
ment , eft plus robufte que celuy qui ne la. 
peut faire que par artifice, & que par une 
imitation contrainte. Les Bons. & les Mé- 
dians fe propofènt également lajoüifTance 
du fouverain Bien y mais la différence qu’il 
dans la pour fuite qu'ils en font, c’eft que 
es uns l'acquiérent par l’exercice naturel 
dés Vertus, & les autres tâchent en vain de 
l’obtenir par les dércglemens de leurs con- 
voitifes, qui ne font pas les moyens conve- 
nables pour y parvenir. 

Je reconnois, luy dis- je, la conféquence 
dé voftredifcoars, & je fuis obligé d’avoüec 
que les Bons font toujours puiflans , & les 
Médians toujours foibles. Voila, me re- 
partit la Philofophie, une réponfe tres-judi- 
cieufe:& comme les Mededns ont coû- 
tume de mieux efpérer de la fanté d’un Ma. 
lade qui commence à recouvrer la connoif- 
fànce qu’il avoit perdue ; ainfi jeconjéékure 
de ce que vous venez de répondre, que voftre 
nature- prefque abbatuë, commence à re- 
prendre fa première vigueur, & à contribuer 
elle.- mefhie à ,fa guériion : C’eût pourquoy 



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i68 Consolation 

comme je voy dans voftre Efprit une plus 
grande vivacité qu’auparavant, pour pené^ 
tret dans les raifons les plus obfcures , j'en 
. veux encore apporter beaucoup d’autres 
pour vous convaincre tout- à -fait. * 

Confidérez combien eft grande la foiblelTe 
des Méchans, puis qu’ils ne peuvent obte- 
nir une chofe à la joüidancede laquelle leur 
inclination les conduit & les entraîne. Que 
ièroit-ce donc, s’ils n’eftoient avantagez de 
ce fecours prefque invincible de la raifon, 
qui leur montre ce qu’ils doivent choifuï 
Et cette impuiftance eft d’autant plus déplo- 
rable, que leur ambition les porte à des cho- 
ies plus relevées. Le prix auquel ils afpi- 
rent, & qu’ils s'efforcent inutilement d'em- 
porter, n’eftpas une chofe légère & de peu 
d’importance, mais la plus précieulè & la 
plus confidérable du monde. Ces Malheu- 
reux neanmoins ne voyent jamais l'effet d’un 
travail qui les occupe continuellement. En 
quoy fans doute la puiftance des Bons paroi (fc 
avec un éclat merveilleux : car fi quelque 
Voyageur avoit marché fi longtemps qu’il 
he trouvai! plus de terre où mettre le pied,, 
ne diriez -vous pas qu’il auroit beaucoup de 
force & d’agilité > Ainfi vous devez nécef- 
iàirement croire que celuy qui parvient à 

1a 



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DE B O E C ï. lè$ 

la joüiflàncedu fouverain Bien, comme à la 
fin de toutes chofes, eft véritablement puif. 
Tant j d’où par une raifon contraire il arriva 
que tous ceux qui vivent dans l’iniquité, nef 
peuventvivre que dans l’impuiflance. 

Qui peut donc obliger ces Miférables à 
quitter la Vertu pour fuivre le Vice» Eft-cc 
l'ignorance du Bien » qu'y a-t-il de plus hon- 
teux qu’un aveuglement fi funefte » Eft-ca 
que la violence de leurs pallions les détourne 
du chemin qu’ils doivent fuivre, quoy que 
d'ailleurs ils en ayent une entière connoif- 
fance ? & ne feroit-ce pas toûjours une pro - 
digieufe lâcheté, que de ne pouuoir refifter 
aux attaques du Vice» Eft-ce enfin qu’ilï 
abandonnent volontairement l’équité, pout 
«mbrafibt l’injuftice? Si leur Elprit eft ca- 
pable d’un fi grand crime, non feulement ils 
ne doivent pas eftre eftimez puiftans, mais 
mefme ils ne font point du tout , puis que 
ceux qui s’éloignent de la fin commune à 
toutes les Créatures, celfent d’eftre de leur 
nombre. Cecy paroiftra peut-eftre furpre- 
nant, & l'on aura de la peine à feperfuader 
que les Médians, dont la multitude furpafife 
infiniment celle des Bons,nefoient point dt» 
tout; & cette propofition cependant eft très* 
véritable : Car je ne dis pas qu’ils ne foienf 



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170 Consolation 

en la manière qu’il eft nccefTaire de les con- 
cevoir en leurs aâions criminelles ; mais je 
ne puis accorder purement 5c Simplement 
qu’ils foient: parce que de mefme que vous 
appeliez un Cadavre, un Homme mort, & 
non pas Simplement un Homme; ainfi je 
confeSIeray bien que les Médians Sont vi- 
cieux, mais je n’avoüeray pas qu’ils foient 
abfolument, d’autant qu'il n’y a que ce qui 
demeure dans l'ordre naturel qu’il a reçeu 
de Dieu, qui fiit à proprement parler ; & 

3 ue tout ce qui s'en éloigne perd l’Eftre dont ' 
avoit le Principe en luy-mefme. 

Je fuis adiiré, me direz-vous, que les 
Mefchans peuvent quelque chofe ; c’eft ce 
que je reconnois auffi-bien que vous : mais 
je foûtiens que cette puiSlance ne tire fon 
origine que de leurjfoibleSTe, parce qu’ils, ne 
peuvent que le Mal , qu’ils ne pdurroient 
jamais, s’ils avoient pû demeurer dans l’e- 
xercice du Bien. 

Et certainement il n’y a rien qui décou- 
vre mieux leur impuilîance que cette ma- 
niéré de pouvoir , puis que Si le Mal n’eft 
rien, comme nous le venons de montrer, • 
les Mefchans ne pouvant que le Mal , on 
doit conclure qu’ils ne peuvent rien ; te 
pour mieux connpiftre combien cette force 



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1> B B O E C E. lÿ'r 
eft vaine 8c ridicule, fouvenei-vous que je 
▼ou* ay prouvé qu’il n’y avoit rien de puif- 
fant que le fouverain Bien. Cependant il 
eft certain qu’il ne peut faire le mal que les 
Hommes qui ne font pas tout-puiftans ne 
commettent qu'avec trop de facilite : Ce 
qui découvre évidemment que comme il n’y 
a que les Gens de bien qui puitfent tout, les 
Eiefchans qui n’ayant pas la mefme puif* 
fance peuvent le mal , ne peuvent rien du 
tout. 

Songez aufli que nous avons mis le Pou- 
voir au nombre des chofes defirables , qui 
•fe rapportent toutes au fouverain Bien 
comme à leur centre*, 8c que puis que la fa- 
cilité de commettre le Mal, ne fçauroit avoir 
, le Bien pour terme , cette fauüè puifiance 
•eft une véritable foiblefle, n'eftant point 
l’objet d’undefir raifonnable comme le doit 
eftre laPuiffance. 

Voila fans doute des preuves affez forte* 
du pouvoir des Bons 8c de la foibleftè des 
Mefchans; ce qui fait dire à Platon , qu’il 
n'y a que les Hommes fages qui puiftène 
# tout ce qu’ils défirent ; que les Mefchan* 
font à la vérité ce que leur fuggerent leur* 
pallions déréglées , mais qu’ils ne peuvent 
_ avoir ce qu'ils foohaitent. Us font tout ce 

Pi) 



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17* Consolation 

qu’ils peuvent pour acquérir le Bien par le 
moyen des chofes qui leur plai&nt ; mais 
ils n’obtiennent jamais ce qu’ils préten- 
dent ; les crimes ne pouvant avoir de com- 
merce avec la Béatitude. 



POESIE IL 
. '“9S r 

E N quelque éclat pompeux que vous voyiez ce* 
Roys, 

Dont l’aveugle caprice efl le Tyran des Loix, 

Et dont la Majefté tout l'Univers étonne- 

S’ils font connus de vous, ( Couronne, 
Leur Pourpre, leur Grandeur, leur Sceptre, & leur 
N'auront point de jaloux. 

Ce front plein de fierté, ces regards furieux, 

Ces Soldats attentifs à lire dans leurs yeux 
Quelque nouveau fignal de meurtre & de carnage. 
Ne font pour des Efprits, 

Qui confultcnt-plutoft le cœur que le vifage, 

^ Qu\m objet de mépris. 

. 

Si vous les dépouillez de ces vains ornemens 
Qui fervent à cacher leur honte & leurs tourmen*. 
Vous les verrez chargez d'affez pefantes chaînes. 
Pour pouvoir afïurer 

Qu’au milieu deleurgloire ils fouffret plusdegcfoes, 
Qjfils n’fin font endurer. 



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j 




DE B O E C E. 175 

D'une part les ardeurs de l'impudique amour, 

En des feux criminels les brûlent nuit & jour* 

De l'autre avec Tes foiiets la boiiillante Colère 
Leur déchire lefein ; 

Et la noire Trifte/Te, oul'Efpoir téméraire, 
Troublent leur Efprit vain. 

^gr* 

Ne relevez donc plus par des noms apparent 
Le fort d'un Malheureux, que de cruels Tyrans 
Kéduifent fous le joug d'un honteux Efclavage: 
Aucun de (es (ouhaits 

{Qupy que tout l’Ür ivers luy vienc redre hômage) 
Ne s'accomplit jamais. 



PROSE III. 

N E voyez- vous donc pas à prefent en 
quelle fange le vice eft plongé , lors 
qu’il paroift le plus éclatant , & quelle lu- . 
miere répand la vertu, lors qu’elle vous 
femble davantage dans l’obfcurité? Ce qui 
montre que la probité n’eft jamais fans ré- 
compenfe, nyle crime fans fupplice. 

4 Dans toutes les chofes quel’Hommefait, 
on peut dire que celle qu’il fe propofe pour 
fin, doit eftre le prix de fon travail. C’eft: 
ainfi que celuv qui vient aux Jeux Olym- 
J F iij 



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*74 Consolàtiow 

piques pour y remporter une Couronn<£ 
la reçoit pour récompenfe de fa courfe : Et ■ 
comme nous avons dit que la Béatitude 
n’eftoit autre chofe que le Bien qui- fert de 
motif à toutes nos avions, il faut confefler 
que le Bien leur eftpropofé comme un Prix 
commun, lequel eft inséparable des Bons. 

•Car comme les bonnes a étions reçoivent 
toûjours le falaite qu’elles ont mérité, il eft 
certain que iî on ne le pofTede, on netperitf 
pas le titre de Bon. 

Que les’Mefchans employent donc tant 
'qu’ils voudront la puiflance , l’artifice, te 
îa fureur contre l’Homme fage, il leur fera 
toûjours impoflible deluy arracher fa Cou»- 
tonne , ny mefme de la flétrir ; la malice 
d’autruy ne luy pouvant ravir une gloire 
qu’il s’eft acquifepar fa propre vertu. Que 
S’il l’avoit reçeuc d’autre part, elleluy pour- 
toit cftre oftée, ou par les Mefchans , ou 
par celuy qui luy en auroit donné la jpüif- 
fance : fnais comme il ne la tient que de là 
vertu feule, il ne la perdra jamais qu’avec 
elle. Enfin puis qu’on ne defire la récom- 
penfe qu’à caufe qu’on la confidere comme ^ 
un bien , qui pourra s’imaginer que celuy 
qui le poffede n’ait pas encore efté récom- 
penfé î Que fi vous defirez fçavoir quelle ^ 

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DE B O E C E. ijf 
eft cette rccompenfe ; tous n'avez qu'à 
vous reprefenter ce qu'il y a de plus chat» 
mant & de plus admirable dans la Nature, 
& vous ne vous en formerez encore qu’une 
idée imparfaite. Souvenez- vous feulement 
des chofes que j’ay déjà dites, ôc faites ce 
raifonnement. 

Puis que le Bien & la Béatitude font une 
mefme chofe, il faut necelïairement que 
: tous les Bons foient Bienheureux ; ôc com- 
me eftre Bienheureux c'eft eftre Dieu , l’on 
doit conclure que la rccompenfe d’un Hom- 
me jufte eft d’eft refait Dieu, c’eft à dire que 
l’Homme jufte ne doit point craindre que 
le temps luy fafte rien perdre de fa Béati- 
tude, qu’il n’y a point de puiflance capable 
delà détruire, & que l’iniquité la plus noire 
nefçauroit ternir l’éclat de fa vertu. Cela 
eftant, qui doutera de la punition des Mef- 
chans ? car fi le mal ôc (e bien, la puni- 
tion & la récompenfe, font oppofez, il 
faut infailliblement que ce qui fe rencon- 
tre dans le falaire du Bien fe trouve d’une 
maniéré différente dans la punition du 
oral ; & que comme la vertu fert de ré- 
compenfe à l’Hpmme vertueux , ainû 
les Méchans ayent leur méchanceté pour 
fupplice. 

P ii$ 

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17* C O NS O L A T I O N 

S’ils veulent donc eux-mefmes confîderer 
fétieufement ce qu'ils font, peuvent -.ils 
•’eftimer exempts de peine? puis que le vice 
en eft une fi grande, & que non feulement 
Hs font attaquez, mais accablez d’autant de 
maux qu’ils ont commis & qu’ils commet» 
cent de crimes. 

Confiderez à prefent quel eft le fupplice 
■qui les accompagne toûiours. Je vous ay 
déjà montré que tout Eftre eft necefiaire- 
ment Un , Sc que tout ce qui eft Un, doit 
eftre infailliblement Bon, d’où vous pou» 
vez inférer que tout Eftre eft Bon. De cette 
forte tout ce qui ne fait plus aucune bonne 
a&ion ne donne plus aucune marque de vie, 
d’où il arrive que les Mefchans ceflentd’ef. 

- cre ce qu’ils ont efté -, & que fi la figure dut 
corps humain qui leur refte, fait voir qu’ils 
eftoient autrefois, le vice qui les trans- 
forme en luy-mefme donne allez à connoi- 
<ftre qu’ils ont perdu la Nature humaine, 
parce que n’y ayant que la feule Vertu qui 
puifie élever les Hommes au defius de leur 
condition, il faut necelfairement que le vice 
qui leur ravit la qualité qui les diftingue des 
Belles, les réduite en un eftat infiniment au 
déficits de celuy qu’ils avoient receu de la 
Nature. 



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DE B O E C E. I77 

C'eft pourquoy tous ne devez plus ap- 
«^seller Homme celuy que Tes crimes ont 
tout- à -fait changé. Brûle-t-il d’une ava- 
rice infatiable, & prend- t-il avec violence le 
biend’autruy ? C’eft un Loup raviffant. Sa 
langue toujours inquiété & médifante, ne 
prononce-t-elle que des paroles injurieufes 
& piquantes ? Il mérité qu’on le compare 
au Chien. Se plaift-il à tromper tout le 
monde par Tes artifices Sc par fes trahifons? 
Il eft femblable au Renard. Se laiffe-t-il 
emporter au torrent de la colere ? Il cache 
fous la figure d'un Homme , une Ame de 
Lyon. A-t-il de l'apprehenfion pour le» 
chofes qui font le moins à craindre ; Il eft 
delà nature du Cerf. Eft-il ftupide & pa- 
tefTeux l II n’eft point different de l’Àfnev. 
Son inconftance & fa legereté luy font-elles 
à tout moment changer de deffdnj On 
peut juftement direqu’il reflembleaux Oy- 
fëaux. Eft-il toâjours plongé dans la fange 
& dans l’ordure d’un plaifir infâme ? Il n’a 
point d’autre volupté que celle d’un Pour- 
ceau qui fe tourne Sc qui fe roule dans la 
boue. 

C’eft ainfi que celuy qui ceffe d’eftre 
Homme en ceflant d’eftre Bon, ne pouvant 
s’élever jufques à la Nature Divine, eft 



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> 7 * c ONSOLATIO N 
malheur eufement réduit à la condition dit 
Bcftcs. 

-«SB» »«• 



POESIE III. 




C Treé par Tes Herbes pm{Tant<% 
Et&s Breuvages enchantes, 
Ootuioit des formes différentes 
A ceux qu’elle ayoit invite*. 

Par une bizarre avanture. 

Ils fe cherchent fous là figure 
D’un Lion, d’un Tygre, ou d'un Outv* 
Ou fur la peau d’une Panthère 
En quelque Vallon folitaire 
Ils confirment leurs r rifles jours* 

Vlyne jette par l’orage 
En rifle loûmife à (es Loir, 

Refufa fon fatal Breuvage. 

Et boucha l’oreille à fa voix: 

Mais tout le refie de fa Troupe* 

Ayant déjà beu dans la Coupe, 

N’a voit plus aucun trait humain, 

Er fous uneforme hideufe 
Recherchoit Peau fâle & bourbeufej 
Etpreféroit Je Gland au Pain. 



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de BoÉct. iiy 

„ L'Ame en ce changement étrange 

B ravoir les fucs vi&orieux; 

Le Corps fè rouloit dans la fange. 

Quand 1* Efprit s'élcvoit aux Cieux» 

La Main qui fembloitli puiiTante, 

N’a voit qu’une force apparente* 

H en méprifbit les efforts. 

Et la voyoitd’un oeil tranquille 
Changer la figure d*un Corps, 

Qui n'eft qu une MafTed'argille, 

L’Homen'a de vigueur qu'au dedas de luy -méfait* 
La rechercher ailleurs, c’efl une erreur extrême- 
Le péril n’eft pas grand, £ 1» Efprit n'eft changé. 

Le Poifon qui (èglifTeen l'Ame raifonnable, 

Sans mefmc que le Corps en foit endommagé, 
y fait un changement beaucoup plus déplorable. 

eB3Ba0«9K»08&28a0f2Se!B5» 



PROSE IV. 



A Lors je pris la parole , Sc je luy dit. 

Je confefle que ce n’eft pas fans raifoit 
qu’on eftime que les Hommes vicieux font 
metamorphofez en Beftes par le change- 
ment déplorable de leur Efprit, quoy que 
cependant ils confervent toujours 1a figure 
humaine dans toutes les parties de leurs 
corps : mais il feroit à defircr que ceux dont 



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>8o Consolation 

l'ame criminelle eft continuellement agitée 
de cette fureur brutale contre les Gens de 
bien , fe trouvaient trop foibles pour leur 
nuire. 

Ils n’ont pas, nje repartit la Philofophie, 
ce pouvoir que vous leur attribuez, comme 
je vous le feray voir autre-part ; & fi mefme 
on leur oftoit celuy qu’on s’imagine qu’ils 
ont, ce leur feroit un avantage trcs-confidé- 
rable, puis que les peines qu’ils endurent en 
feroient de beaucoup diminuées. Car quoy 
que cela puifiè fembler incroyable , il eil 
neanmoins aftiiré que les Méchans font plus 
malheureux, lors qu’ils obtiennent ce qu’ils 
défirent, que lors qu’ils éprouvent un fticcés 
contraire à leurs volontez; parce que fi c’eft 
une grande mifere de vouloir le Mal , ç’en 
eft encore une plus grande de le pouvoir 
faire ; d’autant que fans cette puiffance la 
volonté demeurant languiflànte , ne com- 
roettroit qu’en, penfée le Mal qu’elle com- 
met en effet. C’eftpourquoy comme chaque 
mauvaife aétion entraîne avec foy fon in- 
fortune, il faut nécefïairement que ceux qui 
veulent commettre un crime, qui] e peuvent, 
& qui le font, foient en mefme temps atta- 
quez de trois fortes demifcres. 

Vous elles fans doute de mon fentiment; 



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y 



15 E B O E*C E. lSl 
6c vous eftes tellement touché de leur dé- 
plorable condition, que vous leur fouhaite- 
riez cette heureufe impuiflance de mal faire. 
Ayez un peu de patience, & peut-eftre elle 
leur arrivera plutoft que vous ne le voudrez, 
& qu’ils ne le croyent eux- mefmes. Il n'y a 
rien de II longue durée dans le petit efpace 
de cette vie, qu’une Ame immortelle n’en 
doive attendre la fin (ans inquiétude. 

Toutes ces grandes efpérances, ces vaftes 
defleins, & ces hautes entreprifes des Mé- 
dians, s’évanoüilï’ent en un moment ; & le 
mefme jour qui les a veu naiftre , les voie 
fouvent périr avec celuy qui les a produits. 
Ce qui ne peut eftre qu’avantageux à ces 
Miférables , qui trouvant des bornes à leur 
méchanceté, rencontrent aulïi quelque fou- 
lagement à leur infoi tune : Car s’il eft vray 
que le vice rende l’Homme malheureux} 
celuy-là le fera davantage, qui fera plus 
longtemps criminel ; & j’eftimerois que 
leur milere feroit extrême, fi la moreau 
moins ne donnoit des limites à leurs crimes. 

Et certainement fi ce que nous avons dit 
de la mifere, qui fuit toujours le crime, eft 
véritable , il faut que comme elle eft éter- 
nelle , elle foit infinie. Cette conféquence 
vous paroiftra peut-eftre étrange, & je voy 



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Consolation 
que vous avez un peu de peine à me l'ac- 
corder : mais elle a trop de rapport aux cho- 
fes que vous m’avez déjà accordées, pour y 
pouvoir juftement contredire; & vous n’a- 
vez pas raifon de le faire, fi vous ne montrez 
auparavant qu’il y a de l’erreur ou dans U 
propofition que j’ay avancée, ou dans 1a 
condufion quej’en tire. Si ce qui refte n’eft 
pas moins furprenant, la conféqucnce n’cn 
eft pas moins infaillible. 

' Je dis donc que les Méchans font plus 
heureux, lorsque la Juftice Divine exerce 
fa rigueur fur eux pour les chaftier, que lors 
qu’ils ont la liberté de pécher impunément. 
Je ne fonde pas ma propofition fur ce que 
les mauvaifes moeurs peuvent eftre corri- 
gées par la vangeance qu’on en tire, fur ce 
que la crainte des fupplices eft capable de 
les conduire au chemin de la Vertu malgré 
leur refiftance , & fur ce que l’exemple de 
leur punition détourne les autres du péché: 
Jefoûdens feulement, fans avoir égard à la 
peine qui leur eft inévitable, non plus qu’à 
l'inftruftion qu’ils nous laiflent, qu’ils font 
plus heureux eftant punis , que ne l’eftant 
pas. 

Je vous ay déjà fait voir la félicité des 
Bons, & la mifere des Méchans. S’il arrive. 



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t) S B O E*C 2. I$J 

une Perfonne ne foit pas tellement infor- 
tunée , qu’il ne luy refte encore quelque 
Bien, n’eft-il pas vray que ft condition fera 

( dus avantageufe que celle d'un autre donc 
e malheur ne- fera accompagné d’aucun 
bonheur ? Que fi l’on adjoute quelque non* 
velle mifere à celle de cet Homme qui ne 
jouit d’aucun Bien , ne fera-t-il pas encore 

Î >!us mitçrablc , que celuy dont les maux 
ont amoindris par h participation de quel- 

S te Bien ? Il efc donc certain que les Mé- 
ans ont toujours quelque Bien conjoint 
à la peine qu’ils endurent, à fç avoir, le fup- 
flice raefme dont on les punit, puis qu’eftant 
un a&e de juftice , il mérité à bon droit ce 
titre; mais au contraire lorsque leurs crimes 
demeurent (ans châtiment, ils deviennent 
plus miférables qu'ils n’eftoient, par cette 
Impunité que vous confeiTex vous-mefme 
cftrc une peine de leur iniquité continuelle. 
Ainfi la vengeance que l’on prend des maux 
qu’ils commettent leur eft favorable , & la 
liberté qu’on leur donne de les continuer, 
leur doit eftre un tourment plus rigoureux 
que tous les fupplices qu’on leur peut faire 
foufFrir. Enfin s’il y a de la juftice à punir 
les Méchans, il y a de l’injuftice à leur par- 
donner ; 8c comme la juftice eft un Bien» 



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184 Consolation 

l’injuftice eft néceffairement un Mal d’oû 
vous pouvez aifément reconnoiftrela vérité 
delà propofition que j’ay avancée. 

Comme je me vis convaincu de la force 
de ce raifonnement, je l’interrompis aufïï- 
toft pour fatisfaire à la curiofité que j'avois 
de connoiftre ce que j’ignorois enfcore, & je 
conjuray la Philofophie de me dire s’il n’y 
avoit point de fupplices deftinez aux Ames 
criminelles que la Mort a féparées de leurs 
Corps. Il y en a, me répondit-elle, vous 
n’en pouvez douter ; mais leur différence eft 
bien grande, parceque les uns fervent à les 
punir avec une rigueur infupportable, & les 
autres à les purifier avec une douceur pleine 
de ftiiféricorde &de clémence. Mais je n’ay 
pas à préfent deffein de traitter cette ma- 
tière ; je me fuis feulement propofé de vous 
faire voir que cette puiffatice des Mécbans, 
qui vous paroifToit injufte , n’eft en effet 
qu’une chimere qui n’eft qu’en voftre ima- 
gination , & que les vices que vous eftimiez 
impunis ne font jamais fans fupplice ; que 
cette déplorable licence de pécher dont vous 
defiriez fi promptement la fin, n’eftoit pas de 
longue durée; que quand mefme elle dure- 
toit beaucoup de temps , elle fèroit plus à 
plaindre qu’elle n’eft; 3c qu’enfin s’il fe 

pouvoit 



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DE BOECI. 185: 

pouvoit fair.e qu’elle fuft éternelle, elle ar- 
riveroit au comble de la mifere. En fuite je 
vous ay prouvé que les Hommes vicieux 
eftoient plus malheureux dans l’impunité 
que dans îa punition de leurs crimes ; & que 
par conféquent le plus grand 8c le plus cruel 
de leurs fupplices, c’eftoic de n’eftre point 
punis. 

Je fçay bien que fi je confulte Ià-delfiis 
le jugement des Hommes, je n’en trouveray 
point qui me veuille croire, ny mefme qui 
veuille m’écouter. Leurs yeux accouftumez 
aux tenebres ne peuvent s’ouvrir à la lu- 
mière d’une vérité fi brillante, & l’on peut 
juftement les comparer à ces Oyfeaux que 
la nuit éclaire, & que le jour aveugle : parce 
que ne confidérant pas l’ordre naturel des 
choies , Sc ne fuivant que leur inclination 
vicieufe, ils fe perfuadent que la licence 8c 
l’impunité de leurs crimes elt une marque 
de leur bonheur. 

Pour vous, regardez feulement ce qu’or- 
donne la Loy Divine. Si vous embraltez le 
party du Bien , vous n’avez que faire d’un 
Juge qui vous récompenfe; le choix que 
vous avez fait eft la plus grande récompenfe 
que vous puifliez efpérer ; & fi vous elles 
allez malheureux pour choifir leMal, n’ap- 

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t%6 Consolation 

prébendes point d'autre Bourreau que vous- 
mefme , puis que l'éleûion que vous avez 
faite eft le plus cruel de tous les fupplices 
qu'on fçaurqic jamais inventer contre vous. 
Je ne fçaurois mieux repréfenter cette 
différence, qu'en me figurant un Homme 
qui regarde tantoft le Ciel , & tantoft là 
Terre, parce qu'il femblcqiic par le moyen 
de ces deux regards contraires il eft quel- 
quefois au milieu des Aftres, & quelquefois 
dans la fange & dans la boue. 

Mais le Peuple* me direz-vous, n'eftpas 
capable d’une réflexion fi belle & fi folidc. 
Quoydonc, fommes-nous obligez de fuivre 
le fentiment de ceux que nous avons fait voir 
eftre femblable aux Beftes ? Si quelqu'un 
ayant perdu la veuë , s’oublioit tellement 
luy-mefme, qu'il uç creuft pas avoir jamais 
veu clair , & que cependant il s’imaginaft 
avoir toutes les perfr&ions dont le corps 
de l'Homme eft capable, eftimeriez-vous 
pour cela que tous ceux qui voyent clair font 
aveugles? Ne fçavez vous pas qu'il eft en- 
core impoffible de perfuader à la plufpart des 
Hommes, que ceux qui font une injure, font 
plus malheureux que ceux qui la fouffrentr 
& cependant il n'y a point de vérité dont les 
preuves foi eut plus radies & plus couvain* 



\ 



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C É B 0 t £ ï. ïtf 
«antes. Si vous les defirez apprendre , les 
voicy. 

Vous ne pouvez douter que les Méchans 
ne méritent quelque peine * vous n’ignores- 
pas qu’ils font malheureux , & vous elles 
convaincu que tous ceux qui font dignes de 
punition font miférables. S'il arrivoic donc 
que vous fuffiez Juge en une Caufe fem- 
blable à celle dont il s'agit* lequel condam- 
neriez-vous aufuppliceî ou l’auteur d’une 
ofïènfe , ou celuy qui ferait offênfé ? Sans 
doute que vous fatisferiez par la punition 
del’autre, à celuy qui feroit outragé j & par 
conféquent vous feriez perfuadé que celuy 
qui fait une injure, cft plus miférable que 
celuy qui la foufïre. 

C’eft pour ce fujet, & pour beaucoup 
d’autres raifons qui n’ont qu’un mefme prin- 
cipe , que l’envie rendant de fa nature les 
Hommes infortunez,l’injure n’eft domma- 
geable qu’à la Perfonne qui l’a faite, & non 
pas à celle qui l’a reçeuc. 

Cependant il fembleque les pliis habiles 
Orateurs ignorent cette vérité, lots qu’ils 
employent tous les charmes & tous les ar- 
tifices de leur éloquence , pour attirer la 
cotnpaflion des Juges fur une Perfonne in- 
nocente & pcrfecutée, puis que ceux qui 



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i8S Consolation 

l'ont affligée font plus dignes de pitié qu’- 
elle. Ces aveugles Accufateurs eftant tou- 
chez de miféricorde pour les Criminels, les 
devraient conduire devant le Juge, comme 
des Malades devant le Médecin, afin de re- 
trancher par le fupplice les maladies de leurs 
crimes. S’ils en ufoientde la forte, ladef- 
fenfe des Avocats dcviendtoit inutile ; ou 
s’ils defiroient encore profiter au Public par 
la douceur & parla force de leur langage, 
ceferoiten accufantles Criminels de cette- 
maniéré favorable. * 

S’il reftoit mefme affez de lumière aux 
Médians pourvoir la Vertu qu’ils ont fi lâ- 
chement abandonnée j & s’ils connoilfoient 
qu’ils doivent cftre purifiez de l’ordure de 
leurs vices par le moyen des tourmens , ils 
ne les confidéreroient plus comme unepeine, 
dans l’efpérance qu’ils auroient de poffèder 
encore un Bien qu’ils ont perdu par leur 
faute ; & ne pouvant plus fouffnr de Def- 
fenfeurs, ils s'abandonneraient entièrement 
à la difcretion de leurs Juges •& de leurs- 
Parties. 

Vous pouvez connciftre de ce que je’ 
viens de dire , que l’Homme fage eft inca- 
pable de haine, parce que de haïr les Bons, 
c’eft avoir perdu, l’efgrit j, & d’avoir de l’a» 



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D E B O E C E. iïjp 
verfïon pour les Mcchans, c'eft eftre tout- 
à -fait déraifonnable. Le Vice eft une ma- 
ladie de l’Efprit, comme la langueur eft une 
infirmité du Corps ^ & de mefme qu'on ne 
juge pas un Malade digne de haine , mais 
plutoft de compaffion ; ainfy bien loin de 
perfécucer avec violence les Malheureux, 
dont l’Erprit eft plus tourmente par fes pro- 
pres crimes , que le Corps ne Teft parles 
plus infupportables maladies , il faut avoir 
pour eux une tendrefte efficace, & toute 
particulière. 

POESIE IV. 



E Sprits toujours émus de colere. ou d’envie. 

Qui n'avez de repos qu’en troublant l’U ni ver*, 
Eft-cedans ledeffcin d'abandonner la vie. 

Que vous faites armer tant de Peuples divers? 

_ T 

LaMortquevous cherchez vicdra bien d'elle-méme 
Pour vous faire fentir la rigueur de fes Loix: 

Rien n'arrefte fon cours, & fa fureur extrême 
Entraîne également les Sujets & les Roys. 

Ceux contre qui lè Ciel, des Belles carnaffieres* 
Animcjuftement la brutale fierté, 

Tournent contre leur fein les armes meurtrière* 
Que leur a fait forger la feule cruauté* 



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t$o Consolation 

Une di verfité de mœurs & de langage 
Peut-elle awtorifer tant de fànglans combats? 

Si c’eft là le fujet qui vous porte au carnage. 

Certes un tel fujet ne vous excufc pas. 

Si vous eftes pouffé d’un defir équitable 
Vc donner à chacun ce qu’il a mérité, 

Aimez les Gens de bien d’un amour véritable, 

Et plaignez les Médians en leur iniquité. 

ntmtm mntmmt 

PROSE V. 

I Econnois allez , luy dis- je , quel eft ce 
bonheur, ou cette mifere, qui fuiveot le 
-mérite des Bons, ou les crimes des Méchans, 
Sc neantmoins je ne laide pas de croire qu'il 
y a toujours quelque meflange de Bien & 
de Mal dans la faveur populaire : car je n’ay 
point encore veu d' Homme fage qui la mé- 
prifaft jufques à ce point, que d'aimer mieux 
cftre banny de Ton Pais, manquer de toutes 
chofes, & vivre continuellement dans l’op- 
probre, que d'eflre honoré de fes Citoyens, 
avoir fur eux une légitime puiflànce, & de- 
meurer avec eftime en fa propre Patrie. 
Cette derniere condition fait paroiftre la 



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D £ B O E C I* IJI 
Sacefle avecplus d’éclat & d’utilité pour le 
Public; le bonheur de ceux qui gouvernent* 
fe communique à ceux qui font fous leur 
conduite; & les mauvais Citoyens contre 
lefquels les prifons, les gefnes, & tous les 
autres fupplices ordonnez par les Loix font 
établis, reçoivent la récompenfe de leurs- 
crimes- 

Je fuis donc furprisd’un étonnement ex- 
trême, lors que je confidere que par un chatw ■ 
gement étrange les Innocens foufïrent les 
peines que méritent les Coupables, & que 
les récompenfes de la Vertu deviennent le 
prix de l’in juftice ; & je voudrais apprendre 
de voftre bouche quel eft le fujtt d’une con- 
fu (ion fi déplorable. Mon admiration ferait 
beaucoup moindre, fi je croyois que le ha- 
zard fut caufe de cette différence ; mais ce 
qui l’augmente encore davantage , c’eft la 
conduite dont Dieu fe fert auGouvernement 
du Mondé ; & quand je voy que fouvent il 
traitte les Bons avec une douceur de Pere, 
te les Médians avec une fe vérité déjugé, 
& qu’en fuite il afflige les Bons, te qu’il ac- 
corde aux Méchans tout ce qu’ils défirent, 
fi l'on ne m’èn découvre rla caufe, j,e ne puis- 
de moy-mefme appercevoir là différence 
que vous mettez entre ce qui fe fait feule- 



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tyi ' Consolation 

ment par fà Providence, & ce qui n’arrive' 
que paravanture. 

Ce n’eft pas une merveille, me repartit- 
elle, qu’ignorant tordre & ladifpofition du 
Monde, vous eftimicz qu’il y a de la confu- 
fion : mais quoy que vous ne fçachiez pas 
la caufe de cette diverfité qui s’y rencontre, 
vous devez neantmoins eftre afluré que puis 
que celuy qui le gouverne eft infiniment 
Bon, il n’ordonne rien qui ne foit tout-à-fait 
équitable. 






POESIE V. 



"W: 



A ta moindre Eclvpfè de Lune 
Le vulgaire eftfaify de peur. 
Et la ftupidité commune 
En fait un fîgne de malheur: 
Crète me(me eut Tes Corybantes, 
Dont les danfès extravagantes. 
Les cris, & les tambours d’airain , 
Par une fottife groflïere, 

Contre ce de£»u de lumière 
Scmbloientun remede certain. 



02 ? 



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m 



DE B O 1 C E. 

'Que le Soleil fonde la glace. 

Que les Aquilons orageux 
Dans le milieu de la bonace 
Eleventde* monts écumeux- 
On rt’eft point furpris de ces chofos. 
Parce qu’on en connoift les caiifos 
Que l’Efprit trouve (ans penfor: 
Celles qui font moins ordinaires, 
Quoy qu’également hcceflaires. 
Ont coutume de l’étonner. 

Tout ce que le^u^aire admire, 
N’eft grand que par comparaifon, 
La rareté foule l'attire. 

Et jamais la jûfte Raifon. 

Si la Vérité peu connue, 

S’ofFrant à vos yeux toute nue* 
Eclaire voftre entendement. 

Ce qui luy fombloit admirable. 
N’aura rien de plus remarquable. 
Que ce qu’il voit communément. 




PROSE VI. 

I E confefle, loy dis-je, que toutes cescho- 
fes (ont véritables ; mais comme c’eft à 
vous de découvrit la caufe de ce qui nous 
femble leplusfecret, Sc d’éclairer pair voftre 



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194- Consolation 

lumiece les chofes qui paroiflent les plus 
obfcuces à ceux qui les ignorent, je vous prie 
de me délivrer de l’incertitude où je fuis 
là-defius,& de m’inftruire furceque j’eftime 
de plus étonnant & de plus prodigieux dans 
la Nature. Auffitoft la Sagefle me regardant 
avec un vifage riant, me repartit en ces 
termes. 

Vous defirez m’engager à la chofe du 
monde la plus difficile, & de laquelle il eft 
Je moins poffible de trouver le fonds. Cette 
matière eft femblable à l’Hydre d’Hercule, 
& l’on n'en a pas plutoft retranché les pre- 
mières difficultez, qu’il en renaift de nou- 
velles, fans qu’en puilTe jamais fortir de ce 
combat, fi l'on ne joint au Glaive tranchant 
d’une Parole animée le feu d'un Efprit ex- 
trêmement vif & perçant. Car il faut par- 
ler en mefme temps de l’a fimplicité de la 
Providence, de l’ordre du Deftin, du Ha- 
sardée la connoifiance de laPrédeftination 
Divine, & du libre- Arbitre. 

Tout cela vous fait allez comprendre 
l’excellence du fujet dont vous defirez que 
je vous parle: mais comme l'intelligence 
que vous en aurez* doit beaucoup contri- 
buer à voftre guérifon, je m’effbrceray 
de vous en découvrir quelques particu- 



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DE B O E C 1, I95 

Iaritez, quoy que le temps ne me donne pas 
la liberté de beaucoup m’étendre. La dou- 
ceur de la Poëfie 8 c de la Muiîque, a jufques 
icy charmé voftre Efprit curieux, & contenté 
voftre oreille, 8 c neanmoins il faut vous 
priver un peu du plailir que vous y prenez, 
pendant que vous ferez attentif à l'enchaî- 
nement & à la fuite des raifons que je vous 
déduiray dans cedifcours. 

La génération de toutes chofes , le pro- 
grès & la liaifon des Eftres , enfin tout ce 
qui peut avoir quelque mouvement naturel, 
tire fon principe, fon reglement, 5c fa forme, 
de l’Immutabilité feule , de l’Entendement 
Divin; & cet Efprit demeurant toujours 
inébranlable en fa fimplicité , pourvoit di. 
verfement à tout ce qui fi; doit faire. Si nous 
confidërons ce foin dans la pureté de l'Intel- 
ligence de Dieu, nous l’appelions Provi- 
dence; & fi nous le regardons dans le rap- 
port qu’il a vers les Eftres qu’il meut & qu’il 
difpofe, c’eft ce que les Anciens nomment 
Deftin. 

Ces deux chofes paroiftront facilement 
différentes à celuy qui connoiftra la nature 
de l’une 8 c de l’autre ; d’autant que U Tro - 
yidence eft cttte Jouyernine Intelligence pur 
LtqueUe le premier de tons Us Eftres difpoji 

R ij 

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l$6 CONSOLATION 
de toutes cbofes ; & Le Deftin neflrien qu'une 
difpojition qui s attache finement aux chojes 
qui fe meurent, ty 3 far laquelle la ‘PrfftU 
dence les ordonne avec une liai fin merveil- 
le u/c. La Providence embraiïè toutes cho- 
fes, quelques differentes & infinies qu’plies 
foient; mais le Deftin diftingue le mouve- 
ment particulier des Eftres, leur marque leur 
rang, leur donne une forme convenable, & 
les difttibuë félon Les temps ; en forte que 
cette difpoficion temporelle eftant rappor- 
tée à la connoifiance de l'Entendement Di- 
vin , n’eft: rien que ce que nous appelions 
Providence ; & lors qu’elle eft confiderée 
dans la fuite des temps & dans l’ordre qu’- 
elle y met, nous la nommons Deftin. 

Quoy que ces deux chofes foient diverfes, 
elles dépendent nean tmoins l’une de ï' autre, 
& l’ordre .du Deftin n’eft qu’une produâipn 
de la Providence : car de mefme qu’un Ou- 
vrier ayant formé dans fon Efprit une idée 
de ce qu’il veut faire, y travaille en fuite, Sc 
ne produit que dans le cours du temps ce 
que fon Entendement avoit conçeu tout à 
la fois ; ainfy Dieu difpofe par là Providence 
tout ce qui doit arriver , & fe le reprefen- 
' tant en un mefme inftant fans qu’il puiffe 
recevoir aucune altération, il l’exécute apres 



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DE B O E C E. I97 
pàr le moyen du Deftin, mais d’une maniera 
differente, & dans la fuite des temps. 

Soit donc que le Deftin reçoive là verra 
de celle de la Providence Divine, foit que 
l’Ame du Monde, ou toute k Nature en*, 
femble y préiîde , ou bien que l’influence 
des Aftres, la puifïàncedcs Anges, ou l’ar- 
tiiice des Démons, en faiTent mouvoir tous 
les rdTorts , ouqu’enfin fon enchaînement 
admirable foit un ouvrage à la perfeftion 
duquel toutes ces chofes concourent , il eft 
toujours alluré que lu Trotidencs eft une 
idée (Impie (y immuable de ce qui doit eftte 
/ ait , & que le Deftin eft un ordre Juccejftfi 
C ^ tomme une liuifin temporelle (y mobile 
de ce que lu ‘Proyidencc a déjà difpofe'. D’où' 
il arrive que toutes les chofes qui font foû* 
miles à l’empire du Deftin, le font à celuy 
delà Providence, à laquelle le Deftin mefme 
eft fujet -, & il y en a de certaines qui dépen- 
dent tellement de la Providence feule, qu’- 
elles furpaflent la puiftance du Deftin, com- 
me eftant étroitement unies à la Divinité 
mefme, à laquelle elles font trop fortement 
attachées pour fe laiffèr aller au mouvement 
du Deftin : Car comme entre plttfieur* 
Globes qui tournent fur un mefme effieuj, 
celuy qui s’approche le plus du milieu par- 

Rii* 

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t9$ Consolation 

ttcipc auffi davantage de fa fimplicité , 6c 
devient comme le centre autour duquel ceux 
qui font les plus éloignez roulent continuel* 
lement * 6c comme le dernier au contraire 
ayant une plus grande circonférence que les 
autres, occupe une plus grande efpace 
qu'eux , d’autant phis qu’il s'écarte de ce 
point du milieu qui communique là fimpli- 
cité naturelle à ce qui fe joint 6c s’unit à 
hiy , l’empefchant de s'écouler 8c de fe ré* 
pandre au dehors *, ainfy d’autant plus qu’une 
chofe eft feparée de la première Intelligence, 
eHe eft plus fu jette au pouvoir du Deftin ; 6c 
celle au contraire qui touche de plus près le 
centre de toutes chofés, à fçavoir la Divi- 
nité, s’en trouve plus dégagée. Que fi naefc 
me elle s'attache irréparablement à la fer- 
meté de ce premier des Eftres, elle devient 
inébranlable , & s’élève au deflus de cette 
neceffité fatale à laquelle tant d’autres Eftres 
font fodmis. 

Ce que le raifoïinement donc eft à l’égard 
de l’Entendement, ce qui eft produit à l’é- 
gard de ce qui produit, le temps en compa- 
taifbn de l’éternité, le cercle à fon centre, 
J c’eft ce que la fuite changeante du Deftin 
çft à l’égard de l’immuable fimplicité de la 
Providence. 



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DE B O E G B- JfÇ 

C’eft cet ordre de la Deftinée qui règle 
le cours des A (ires & le mouvement dt» 
Ciel, qui fait accorder les Elemehs earr’eux, 
8c qui leur fait (i fouvent changer de ferme 
8e de nature. C’eft luy qui renouvelle toutes 
les chofes qui naiiTent ou qui meurent, par 
des femences 8c des productions qui leur 
font femblables. C’eft luy-me£me enfin qui 
détermine la fortune & les actions des Hotn» 
mes , par une chaîne indiftoluble de caufts 
fupérieures ; 8c comme ces caufes tirent leur 
origine de la Providence, qui ne peut jamais 
changer, il faut nécefiairement qu’elle» 
foient exemptes de changement, parce que 
les chofes font toujours bien conduites lors 
que la fimplicité de l’Entendement Divin 
produit une fuite inévitable de caufes qui 
retiennent par leur immutabilité propre le» 
Eftres les plus inconftans, & qui fans cela fe 
laifleroient aller à l’impétuonté de la For-* 
tune. 

De là vient que quoy que toute la Nature 
vous femble dans le trouble 8c dans la con% 
fufion , à caufe de la fbiblefle des yeux de 
voftre Efprit qui n’en peut remarquer l’or- 
dre*, neanmoins ce reglement admirable 
conduit toutes les Créatures à ce qui leur 
paroift le plus avantageux. Ce qui fe ren- 

R iiij 



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ioo Consolation 

contre fi véritable, que l’Homme quelque- 
méchant qu’il puifte eftre, ne fepropofe ja- 
mais U Mal pour la fin de Tes a&ions, & que 
l’erreur feule en laquelle il cft plongé l'eau 
pefche de trouver le Bien qu’il recherche au 
milieu de lès plus grands crimes ... 

Ainfy l’on ne peut pas raifonnablement 
dire que cet ordre qui procédé comme du 
centre de la Souveraine Bonté, détourne au- 
cfbe Créature defon Principe. 

Mais quelle plus étrange confufion, me 
direz- vous, que de voir les Bons & les Mé- 
dians partager indifféremment le Bonheur 
ou l’Infortune? Quoy donc, les Efprits des 
Hommes font-ils fi perçans , & leurs lu» 
mieres fi certaines , qu'il faille que tous , 
ceux qu’ils eftiment innocens ou criminels, 
le foient en effet ? Ne voyex-vous pas que- 
leurs fenrioiens ne peuvent s’accorder en ce 
'point, & que celuy que les uns jugent digne 
de récompenfe, les autres le croyent digne 
de punition ? Mais quand il fe trouveroit 
tnefme quelque Perfonne allez judicieufe 
pour- foire un difcernement fi difficile, 
pourra-t-elle afiurémcnt connoiûre le tem- 
pérament & la qualité des Efprits ? 

Cette conftitution de l’Ame furpafie au- 
tant voilre counoilfonce, que celle du Corps 



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DE B O E C E. XOt 

eft au deflus de la portée d’un Homme qui 
ne s’yferoit point étudié. Jamais il nefçatt- 
roit vfcmprendte pourquoy de plufieurs 
Corps également fains , les uns (b confer- 
ventpar une nourriture agréable, & les au- 
tres par une nourriture amere ; & d’où vient 
que certains Malades ne peuvent eftre guéris 
que par des médicamens aifez, & les autres 
que par des remedes violens. Il rç’y a que te 
Médecin qui connoift l’ctat & la qualité 
foit de la fànté , (bit de la maladie, qui ne 
s’en étonne point. 

L’Ame n’a jamais d’autre fanré que (a 
Vertu, ny d’autre maladie que le Vice : Elle 
n’a point d’autre Médecin que Dieu qui luy 
conferve les Biens qu’elle poflede, & qui la 
délivredcs Maux qu’elle foufFre-, Et comme 
les yeux perçans de fa Providence font toâ> 
jours arreftez fur tout ce qui fe pafle dans la 
d'Jature, il connoift ce qui convient à chacun 
de nous, & nous donne libéralement ce qui 
nous eft propre. Voilà ce grand miracle 
& cet enchaînement prodigieux du Deftin, 
que les Hommes admirent à caufe de leur 
ignorance , & que Dieu fait avec tant de 
connoilîance & tant de fagetfe. 

Et pour dire icy quelque chofe de cet 
abyfihe profond de la Divinité,. félon que là 



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101 C O N SOLATION 
foiblede de l’Homme le peut permettre, & 
vous faire voir en mefme temps que les plus 
éclairez desMortels n’y fçauroient p#étrer, 
n’eft-il pas vray que celuy que l’on a eftimé 
leplus jufte& le plus équitable des anciens 
Romains , fut d’un fentiment contraire à 
cette Providence qui fçait tout? Et Lucaitt 
ne vous a-t-il pas âverty que le farty du 
J^einqueur uyoit efid le plus ùgreable au Je 
T icux, (y celuy du Vdincu J Çuton ? 

Vous voyez donc que tout- ce qu ; fe fait 
contre voftre efperance, ne laide pas d’eftre 
l’ordre véritable & naturel des chofes, quoy 
que félon voftre jugement ce ne foit que 
trouble de que confufion. Je veux néant- 
moins qu’il fe trouve un Efprit li folide , Sc 
d jufte, que fes fentimens s’accordent avec 
ceuxde Dieu : Quand cela feroit, l’Homme 
leplus raifonnable & le plus ferme, n’eft-iî 
pas toûjours iujet aux infirmitez de fa na- 
ture ? Et s’il luy furvient quelque grande 
afflidion , n’abandonnera- 1- il pas l’inno- 
cence pat le moyen de laquelle il n'a pu con- 
ferver fa première fortune , à moins que 
Dieu ne le foûticnne de fa Grâce? 

La fouveraine Sagefle épargne donc ce* 
luy que l’adverfité pourroit malheureufe- 
ment changer j elle ne le veut pas affligée. 



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DE B O E C E. *03 
d’autant qu’elle connoift que les peines & 
les travaux neluy font pas convenables. Il 
y en aura peut-eftre un autre confommé 
dans toutes fortes de Vertus , & qu’une 
Sainteté parfaite approchera davantage de 
la Divinité. Celuy-là ne fera pas feulement 
à couvert des attaques de la mifere ; mais la 
Providence Divine ne permettra pas mefme 
que fon corps foit travaillé de maladies ^ 
c’eft ce qui a faic dire à une Perfonne plus 
excellente que moy, ces belles paroles. 

Les Vert ms ont formé le Corps d'un 
JFfomme Juge. 

II arrive fouvent que cette mefme Pro- 
vidence met la conduite des affaires entre 
les mains des Gens de bien pour réprimer 
l’infolence des Méchans. Elle prefente à 
quelques-uns de la douceur & de l’amer- 
tume , pour donner un pille tempérament 
à leur efprit, par celuy de ce mélange falu- 
taire. Elle envoyé quelques petites dis- 
grâces à d'autres , de peur qu’une félicité 
trop longue ne les corrompe. Elle permet 
qu’il y en ait d’expofez aux plus furieux 
orages, afin que leurs vertus fe fortifient par 
l’ufage & par l’exercice de la Patience* 
Ceux-cy craignent plus qu’il a’eû raifonna- 



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104 Consolation 

blc ce qu’ils peuvent fouffrir, & ceux-là. 
tnéprifent trop temerairement ce qu’ils 
n'ont pas la force de fupporier. Cette con- 
duite fou veraine les mène tous par un che- 
min difficile, pour leur faire connoiûre , ou 
leur trop grande crainte, ou leur préfom- 

{ ition par l’expérience de leur force, ou de 
eur foiblefle. Il y en a qui fe font acquis 
une gloire immortelle par une mort gené- 
teufe j & l’on a veu des perfonnes fi cons- 
tantes au milieu des plus plus horribles 
Supplices , que leur patience a fervy d’une 
preuve infaillible que la Vertu ne pouvoit 
eftre Surmontée par aucune peine. 

Il n’y a point de doute que toutes ces 
chofes differentes ne Soient bien réglées, 
puis qu’elles font fi profitables à ceux qui les 
expérimentent : Car de ce qu’il arrive tan- 
toft du bonheur , & tantoft de l’infortune 
aux Mefchans, c'eft encore un effet de cette 
mefme Providence. Quant aux maux qu’ils 
endurent , perfonne n’en eft étonné , parce 
qu’on fçait qu’ils les méritent , & qu’ils 
peuvent non feulement Servir d'exemple 
aux autres en leur donnant de la crainte, 
mais encore de moyen à cux -mefmes pour 
s’amander. Il n’y a donc plus que leur 
prolpetité qui puifle Sembler étrange} mais 



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DE B O E C E. ioy 
lî l’on confidere qu’elle inftruit les Gens de 
bien du mépris qu’ils doivent faire d’un 
bonheur qui devient fouvent l’efclave des 
plus criminels, on reviendra bien toft d’un, 
étonnement fi peu raifonnable. 

On peut encore ad jouter pour une autre 
raifon de cette conduite favorable, qu’il le 
rencontrera quelqu’un d’un naturel fi. 
prompt & fi violent , que la Pauvreté le 
peurroit précipiter en toutes fortes de cri- 
mes, & que la Providence Divine pour ap- 
porter quelque remede à cette maladie, luy 
donne de grandes richefies : Alors ce mifé» 
rable voyant d’un coftè fa confcience fouil- 
lée d’une infinité depechez, & de l’autre la 

E randeur de fa fortune , il appréhende que 
i perte d’une chofe dont la joüiflance luy 
femble fi douce, ne luy foit un jourinfup- 
pottable j II change fes moeurs par unefeule 
reflexion d'intereft *, & lors qu’il craint que 
fa bonne- fortune ne le quitte, il abandonne 
heureufement le vice. 

Il y en a que le mauvais ufage d’une 
grande fortune a plongé dans une abyfme 
de malheurs : & le Ciel a laide la pui (Tance 
de malfaire à quelques-uns , afin de fèrvic 
d’exercice aux Bons , & d’eftre les infttu- 
rnens du fupplice des Mefcbans: Car corn- 



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106 Consolation 

meles Juftes&les Scélérats n’ont enfemblê 
aucun commerce , ainfi les Mefchans ne 
peuvent eftre d’intelligence les uns avec les 
autres ; ce qui ne doit pas fembler étrange, 
puis que les vices qu ils commettent leur 
déchirant à toute-heure la confcience , les 
empefchent d’eftre d’accord avec eux-mef- 
tnes, & qu'ils font fouvent des chofes qu’ils 
defireroient n’avoir pas faites apres qu’elles 
font exécutées: d’où vient que cette Pro- 
vidence eternelle produit fouvent un grand 
miracle par le moyen de l’iniquité, lors que 
les Mefchans obligent leurs femblables 
d’eftre bons j car ileft arrivé que des Hom- 
mes fcelerats fe voyant perfecutez par d’au- 
tres qui ne leur cedoient point en mefchan- 
ceté,fe font rangez du party de la vertu par 
la feule averfion qu’ils avoient de leurs Per- 
fecuteurs, s’efforçant de n’eftre point fem- 
blables à ceux contre lefquels ils avoient 
conçeu une haine mortelle. 

Il n’appartient qu'à la PuifTance d’un 
Dieu de tirer le bien du mal , & de s’en 
fervir en telle forte qu’il produife un bon 
effet. Il y a toujours un certain ordre qui 
maintient & qui comprend toutes chofes; 
& s’il s’en rencontre quelqu’une qui veuille 
fe retirer de fa conduite, il faut neceflàire- 



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1 



DE B O E C E. 207 
Aient qu’elle y retourne par une autre voye, 
de peur que le hazard n’uftirpe quelque au- 
thorité dans l’empire de la Providence. 

. Je ne pui* exprimer qu'éttcc trop de fîi- 
blejft, 

L’Ordre qu'a mi* par tout l’ Etemelle 
SageJJc. 

L’Homme n’eft pas capable de conce- 
voir, ny d’expliquer tous les fecretsdes Ou- 
vrages de Dieu. Je me contente feulement 
de içavoir qu’ayant produit toutes chofes, 
il Les conduit à la polTeflïon du Bien qui leur 
eftle plus convenable ; & que voulant con- 
ferver en fa première forme ce qu’il a fait, 
fl bannit le mal des limites de la Republique 
qu’il gouverne, le détruifant par l’ordre ne- 
ceflaire du Deftin : C’eft pourquoy fl vous 
confiderez attentivement l’ordre de cette 
Divine Providence, qui difpofe toutes cho- 
fes avec tant de Sagefle , vous confeflerez- 
que le Mal qu’on voit fl commun dans le 
monde, n’eft en effet que dans la feule ima- 
gination des Hommes. 

Mais je commence à m’appercevoir 
qu’eftant accablé du poids de tant de diffi- 
cultez,& lafle de la fuite ennuyeufe d’un fl 
grand nombre de raifons , vous foûpirez 



, y Google 




oo8 Consolation 
apres la douceur des Vers. Auparavant 
donc que d’entendre ce qui me refte à dire, 
prenez le breuvage que je vous prefente, 
afin que quand vous aurez réparé vos for- 
ces, vous puifliez arriver avec moy jufques 
ou je vous veux conduire. 



POESIE VL 

. 

S T vofheEfprit oefïre voir 
Lejufte&rabfolu pouvoir 
De ^Arbitre de la Nature, 

Qu’il confidere un peu cet ordre ingénieux 
Marqué dans la vive peinture 
Que le Globe du Ciel repréfente à nos yeux. 

Les feux de la nuit & du jour. 

Sous les juftes Loix de l'Amour, 

Y confervent la Paix commune; 

Et jamais on ne voit les rayons du Soleil 
Empefcher les rais de la Lune , 
D’éclairer l’U ni vers aux heures du fbmmcil. 

L’Ourle voit ordinairement 
Tous les Aftres du Firmament 
Cacher leur lumière dans l’onde: 
Mais fans leur envier un fi jufte repos. 
Contente de fer vir au Monde, 

Elle ne va jamais Ce plonger dans les flots. 



La 



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d e B' oe c e. %o$ 

La brillante Etoille du foir 
Nous anoncc, en fe faifant voir, I 
Que la nuit tend Tes veilles fombresj 
Et la mefme au marin, fur la fin de Ion tour* 
Nousmarquela fuite des Ombres 
Au moment que l’Aurore eft près de fon retour;" 

.. rf 

Ainiy la Concorde & la Paix- 
Regnent parmy tous les effets 
De rEternelle Providence; 

Et le Difcord banny de cet heureux fèjour. 

Ne peut rompre cette alliance 
QVentrctiennent les noeuds d’un mutuel amour;- 

Le chaud modère fon ardeur^ 

Le froid tempère fa froideur- 
Le fèc s’accorde avec l’humide; 

Le feu s’ênlcve enhaut, incapable de choix* 

II n’a que l’Amour feul pour Guide* 

La Terre tend en bas, & l’Amour eft fon poids** 

' "W 

Si le Printemps couvre d’iris* 

D'Oeillets, de Rofes, & de Lys, 
r- i.rft£ Cs . ^ onts » les Jardins, & les Plaines; 

Si 1 Eite vient apres couronné de MoifTons, 

Afin ^ é eouronn er nos peines* 

C eft 1 effet de l’Amour qui règle les Saifonsw 

C’eft luy qui donne i pleines mains 
Tant de Fruits & tant de Raifîns, 

D°nt 1* Automne fertil abonde; 

Ceft fa voix qui commande à THy ver pluvieux * 

De rendre la Terre féconde 
Par les riches ti éfbrs quelle dc$ Çicux. 

& 



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mo Consolation 

.'vtr . 

Toutes qui vit en rUmvers 
Reçoit de fes ordres divers 
Sa naiffance âc fa nourriture* 

St comme il règle feul & l’un & l'autre Sort., 
Tout ce qui meurt en la Nature, 

£)c (es juftes Arrefts reçoit aul&la mort. 

Ain(ÿ le fuprcme^Moteur, 

La Fin, le Principe, l'Auteur, 

L'Arbitre, & la Réglé du Monde, 
Repofant.dans le fèin de (a Divinité, 

Maintient en une Paix profonde ^ 

Toui ce Tafte Univers plein de fa Majefté, 

Ce qu’un aveugle mouvement 
Entraîne impétueufement 
C’eft (on bras quiîe détermine, 

Qmhry preferit (bn cours, & par un doux effort* 
Le ramene à fon origine, 

Dont vouloir s’éloigner, c*eft courir à la mort*. 

Tout Eltre craignant de périr, 

A coutume dorecourir 
Au Bien comme à fe feule Caufè; 

Il foupire toûjours pour ce qui l»a produit. 
Parce que c’eft l’un iqué choie 
Qui le paillé empefeher d*eilre jamais détruite 



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DE B cy E C E. ïix 

ummMMmMmmÈ 

PROSE VII. 

7 Oyez-vous donc la conféquence de 
V mon Difcours, 8c comme il n’y a point 
de condition qui ne foie heureufe, puisque 
la Fortune eftant ou favorable, ou contraire 
à nos delTeins, n’a point d’autre. but que de 
récompenfer,ou d’exercer la vertu des Bons, 
& de punir* ou de corriger les vices des Mé- 
dians } En quoy l’on doit admirer d’un cofté 
£à juftice, & de l’autre fon utilité. 

Je fçay bien neanmoins que le vulgaire 
ne peut eftre perfuadé de cewe vérité, 8e. 
qu’il confîdere tout ce que j'ay dit de la Pro- 
vidence comme un phantôme 8c comme une 
chimere qu’il met au nombre des chofes in- 
croyables. J’entens dire à tout moment que 
plufieurs font perféentez delà mauvaife For- 
tune j & quoy que je n’y puifTc confentir, 
je veux neanmoins m’accommoder par com- 
plaisance à l’opinion publique, de peur qu'il 
ne femble que je m’éloigne trop dé l’ufage 
& du fentiment commun dés Hommes, pat 
1* rigueur 8c par la ièveritc de mes pen^ 
«tes. 

«O 

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»fi Consolation 

N’eftimez-vpus pas cjue ce qui nous eft' 
utile nous eft bon ? que la Fortune qui nous 
éprouve & qui nous corrige, nous eft utile, 
& que par conféquent elle eft. toujours, 
bonne, de quelque maniéré qu’elle fe prc- 
fente à nous } Cela montre que-la Fortuné 
qui Êùt palier la vertu de l’ Homme fage par 
les peines . & par les fouffrances , ne peu* 
eftre mauvaife $ &que celle qui conduit par 
la mefme vby e les M échans au chemin de 1a 
Juftice, ne leur peut eftre qu’avahtàgeufe. 

Pour celle qui donne des récompenfes 
aux Bons , H n’y a perfonne qui ne la juge' 
tres-favorable. Fl ne refte donc plus que 
celle qui fe montrant fevere aux Méchans, 
les punit juftement par de rigoureux fup* 
pjices. Je ne doute point que le Peuple ne 
l’eftime la plus malheureufe de toutes celles 
qu’on fe puifTe figurer ; mais qu’il prenne 
garde qu’en nous voulant faire fuivre fou 
opinion, nous n’en établiffions une autre; 
qui luy fembleroit encore moins croyable, 
quoy qu’elle foit auffi véritable que la pre- 
mière : car- il s’enfuit des ebofes que j’ay 
déjà prouvées , que la fortune de. ceux qui 
font dans la joui/Iàhce> ou dans la rechetche 
delà V.erti* 5 ne peut manquer d’eftre bonne, 
foit quelle les. récompenfe , ou qu’elle . les 



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DE B O E C I. ny 
exerce; & qu’au contraire celle des Méchans 
qui font obftinez dans leurs crimes, nefçau* 
roit eftre que mauvaife, qaoy qu’ellefemble 
les flatter, & leur eftre favorable. 

C'eft pourquoy l'Homme fage ne doit 
pas eftre plus trifte,ny plus étonné, lors qu’il 
eft choify pour éprouvenfes forces-contre la 
Bortune, qu’un Soldat généreux, lors qu’il 
entendre bruit des Trompettes qui l’appel* 
lent au combat d’autant que le péril que 
l’un & l’autre voyent devant leurs yeux doit 
rend te la gloire diè celtty-cy plus éclatante* 
& la fage lié de celuy4à plus ferme &• plus 
folide : D’où vient que la Vertu tire fon 
nom de la Force, qui Iuy fait furmonter ce 
qu’il y a dé plus pénible & de plus fâcheux. 

Vous ne l’avez pas acquife avec tant de 
travaux , pour la laiffer en fuite corrompre 
parmy.les delices, & pour devenir languif- 
fant au ‘milieu des plaifirs & des voluptez: 
Mais vous devez confidéirer qu’au moment * 
que vous avez réfolu d’eftre juft'e vous avez 
entrepris une longue guerre contre la For- 
tune. Tenez- vous donc ferme entre les 
deux attaques différentes, de peur qu’elle ne 
vous renverfë par fa violence, os qu’elle ne 
vous affbibliffe par fa douceur. Celuy qui 
£e kiûè abbaure par. l’une,. ou quife laiâe. 



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2i4 Consolation* 

furprendre par l'autre, n'a que ce qu’il y a 
de plus méprifable dans la félicité, fans jouir 
delà récompenfe de fes travaux. 

Il eft en voftre pouvoir de vous faire une 
fortune telle que vous la defirerez j & celfe- 
inefme qui vous paroift la plus rigoureufe, 
n'a rien que défavorable, puis qu'elle exerce 
la Vertu , qu'elle corrige les Defauts» ÔC 
qu’elle punit le Vice. 




POESIE Vth 




A Tride gémit dix années 

Sous le poids destravauxguerriet** 
Sans voir fes peines couronnées 
par de funeftcs Lauriers : 

Y angeur d'un public Adultéré, 

Il perdit le titre de PerC 
Pouvppaifer rire des Cieux* 

Ht le fàng de fa Fille unique, 

Que demandoit la voix publique*, 
ï ut répandudcvanUès/eux* 



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PE B OECE. «£ 

•^£T 

Le fàge UlyfTe tout de mefïne,. 

Dans les maux les plus déplorez. 

Par le barbare Polyphéme 
Vit fes Compagnons devorez: 

11 vit entre fès mains fan glan tes 
Leurs entrailles encor fumantes 
Servir à fes cruels repas* 

Et par un effort plein d’adrefïè, 

Luy crévant foeil dans (bn y v refle*. 

Il Ce délivra du trépas. 

Toute la douceur de la Gloire 
Naift de l’amertume des maux: 

Alcide a rendu fa mémoire 
Fameufe par fès longs travaux. 

Les Centaures, les Stymphalides, 

Ny le Dragon des Hefpérides, 

Ne luy purent rien oppofèr* 

Qu^Euryfte toujours implacable,. 

Par fà valeur infatigable, 

Ne vit aufïitoft terraflèr. 

'-w* 

L’énorme Lion deNeméê 
Attaqué d^ns fon Antre affreu r. 

Fut devant Cleone alarmée 
Déchiré par fin bras nerveux. 

Sauveur du vaillant Rov d’Athcnet, 

Dont il btifà lesdures chaînes, 

II ravit Cerbere à l’Enfer; 

Et fàmairt toû jours triomphante^’ 
FitpérirTHydre renaiflante* 

Et pat la- de ï a c Icfer* . 



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Zlé CONSOLATIOIT 



*^ÉT 

LeTyran qui de chair humaine* 

Nourifloir Tes cruels Chevaux, 

Souffrit (bus luy la mefme peine, 

Et fut mis entre fes travaux. 

Le Fleuve dont l’onde rapide 
Defola jufqu’au temps d* Alcide 
Le Pais des ÆtholienSj 
Par fes foins roula plus tranquüle. 

Et rendant la Terre fertile, 

Combla fes Habitans de biens. 

On vit fa valeur îndomtée, . 

Par un ingénieux effort* 

Etouffer le fameux Antée, 

Que fa chute rendoit plus fort. 

On vit l’attentat ridicule 
Du Valèur du Troupeau d’Hçrcule,.. 

Vangé par un cruel trépas 5 
Et le Sanglier d’Erymarite 
Porté dans Mycene tremblante, 

Fut un coup digne de fbn bras* 

Enfin fèsrobuftes épaules- 
Soûtinrcnt tout le faix des Cieux: 

Le poidsaffermy de leurs foies, 

Finit fes travaux glorieux. 

Le Ciel couronna fa confiance, 

Sa peine fut fa récompenfè. 

Par le bienfait des Immortels: 

La Terre luy baflit des Temples». ; 

Et tant d'admirables exemples 
£&iy méritèrent des Autels*,. ' 

Aw» 



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«7 



£ B O 1 C E. 

"W 

Ames, quel» Bonté Dirine 

* ? av i c< 3 ue un g ran<1 cœur, 

Retournez a voftre origine 

Sur les traces dece Vainqueur. 
Ceouela Fable a feint d ? Alcidc, 
Cache une vérité folide 
Digne d’occuper vos Efprits: 

Donnez les Monftres de la Terres 
Et d une fi pénible Guerre 
Xa Paix du Ciel fera le prix. 



Fin du guu trisme Liyre . 




T 



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»i8 Consolation 

«mnttmntatMntl 



B O Ê C E 

LIVRE CINQUIEME. 



PROSE I. 




A Philofophie ayant achevé de 
difcourir fur cette importante 
Matière, fe pré paroit à parler 
d’autres chofes j & comme je 
m’en apperçeus : V oila, luy dis je, un dif- 
cours tout- à- fait digne de vous & je recon- 
nois en effet que la Queftion de la Pru- 
dence eft pleine de beaucoup d autres dittt- 
culte*. Mais je voudrais premièrement 
JLvoir s’il y a unHazard,& ce que ceft. 
Alors elle me repartit en ces termes. 

Je veux auparavant accomplir ma pro- 
mue Sc vous montrer le chemin qui vous 
doit reconduire envoftre Patrie. La con- 
poiffance de ce que vous me demandez vous 



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DE BOECE. lt£ 
eft à la veritc fort utile -, mais elle nous dé- 
tourneroit un peu ttop du defiein que je me 
fuis propoféedés le commencemcnr,& .j’ap- 
préhende qu’eftant fatigué par de fi longs 
détours, vous n’ayez pas alTez de force pouc 
faire ce qui vous refie de chemin. N e crai- 
gnez pas cela,luy repartis-je-, le plaifirque je 
prendraydans l’intelligence d’une chofe que 
j’ay envie d'aprendre, me tiendra lieu de re- 
pos j Sdorsque vous aurez folidement étably 
vos Principes, je n’auray plus aucun doute 
en toute la fuite. Je veux, me répondit laPhi- 
lofophie, fuivre voftre inclination contre la 
mienne propre, & vous éclaircir d'une chofe 
que vous me demandez avec tant de jufticc» 
Voicy donc quel eft mon fentiment. 

Si l’on me dit que le Hazard eft un évé- 
nement produit par un mouvement aveugle 
de là Nature, & fans aucun enchaînement 
de Caufes fupérieures, je foûtiens que fon 
exiftence n’eft qu’une pure chimère, 8c que 
ce n’eft qu’un nom qui n’a point de lignifi- 
cation véritable, 8c fur laquelle on fe puille 
afiurer. Car eft-il poffible que rien fe fade 
par avanture dans l’Univers ,ou tout eft con- 
duit par l’ordre 8c pat la providence de Dieu? 
N’a-t-on pas toujours reconnu qu’aucune 
chofe ne fe fait de rien ? Je Içav bien que 

Tij 



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% i & Consolation 

cette Propofition ne s’entend communé- 
ment que de la matière, c’eft à dire de la na- 
turelle toutes les chofes, & non pas de leur 
principe effeûif. Il faut neanmoins avoüer 
que ce qui feroit produit de rien, n’auroit 
point de caufe ; & comme il eft impoflible 
que celafoit, il eft certain que le Hazard ne 
peut eftre tel que nous l’avons tout à-l’heure 
définy. 

Quoy donc, me direz- vous, n’y a-t-il rien 
qui le fit fie par hazard > N’admettez- vous 
aucune avanture dans le Monde; Etparmy 
la production differente de tant de chofes, 
n’en trouverez- vdus pas-une à laquelle ces 
noms puiflent convenir > Ariftotevous ré- 
pond en peu de paroles, & fort à propos en 
la Phy(ique,que toutes les fois qu'on entre- 
prend une chofe pour quelque fin particu- 
lière, & que cependant par des caufes 1c- 
ctettcs il en arrive une autre que celle qu’on 
fe propofoit, cela s’appelle Hazard : comme 
fi quelqu'un labourant la terre pour la culti- 
ver,y rencontroitun Tréfor,on s’imagine- 
roit auflitoft que cela fe feroit fait par acci- 
dent, ^néanmoins c’eft par des caufes parti- 
culières, dont le concours imprévd produit 
cet événement: Car fi le Laboureur n’euft 
pas travailléjdansfonchamp,& fi l’Avare n’y 



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DE BOECI. , %ll 
euflt pas caché fesrichefTes,le Tréfor n’euft 
jamais efté trouvé- Voila donc les caufesd'e 
cet accident qui fembloit n’en point avoir, 
&qui n’arrive que pat leur rencontre & par 
leur concours inopiné, fans que l’intention 
de l’Ouvrier y foit conforme. Car celuy 
qui a foüy la terre pour y mettre fon T réfor, 
n’a pas eu defTem de le faire trouver , ny 
celuy qui l’a cultivée n’a pas eu envie de le 
chercher ; mais de ce que le premier a caché 
fon or , & de ce que l’autre a labouré fon 
champ, il s’eft produit un effet éloigné de ce 
que tous les deux s’eftoient propofc. 

Onpeut donc définir le hazard , un Eve* 
»«»«»/■ impré veu qui fe forme par l’union 
de plufieurs caufes éloignées de l’intention 
de l’agent; 8c ce concours merveilleux ne 
fefait point tumultuairement comme on fe 
le perfuade , mais par un ordre dont l’en- 
chaifnement eft inévitable, & qui prenant 
fafource.de la Providence Divine comme 
d’une fource inépuifable , difpofe tout ce 
qu’il y a dans l’Univers félon la différence 
des temps & des lieux. 



T iij 



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tll 



Consolation' 



POESIE I. 



L E Mont fourcilleux de N ip ha te 
Vomit de fes flancs entr’ouven» 
Les eaux du Tygre & deTflufratc^ 
Qu’j ] coupe en deux canaux divers. 

Lors qu’en la fuite de leur courte 
Ces Fleuves devenus fameux, 

Àinfÿ qu’en leur commune fource, 
Confondent leurs flots écumcuxi 

Tout ce que l’un & l’autre entraîne. 
Lors qu’il roule feparément, 

En cette rencontre foudaine 
Se mefle néceffairement. 

'W' 

L’ordre réglé de la Nature, 

Le panchant, & le cour s des Eaux, 

Et non pas l’aveugle A vanture, 

Ÿ fait un amas de Vaiffeaux. 

. , , • 

Ainty dans ce qu’on s’imagine 

N’eftre que l’effet du Hazard, 

L’Art de la Sageffe Divine 

A toujours la meilleure part. 



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DE BoïCE. Il) 

EQîGS^S©îîffi£G'B$SS£S£S 
PRO SE II. 

I E reconnais , luy dis-je, que ce que ▼ou» 
avancez eft véritable ; mais croyez-vous 
que parmy cette liaifon de caufes , noftre 
volonté puifïè eftre libre î & n r cftimez« 
vous pas que cet enchaifnement fatal con- 
traigne toutes les a&ions des Hommes} 
Non, me repartit- elle, il n’y a point de na- 
ture raifonnable à qui Dieu n’ait donné 
l’ulage du franc- Arbitre j Car ce qui Te peut 
naturellement fervir de la raifon pour dif- 
cerner ce qu’il doit ou fuir ou rechercher, 
employé le jugement pour marquer à la 
volonté ce qu’il faut qu’elle choififlTe , ou 
qu’elle rejette ; c’eft pourquoy vous devez 
“ reconnoiftre que la raifon luy donne la li- 
berté de vouloir, ou de ne vouloir pas. 

Cette Puiflànce n’eft pas neantmoin» 
égale en toutes les Créatures raifonnables. 
Les premières & les plus pures, à fçavoir 
celles du Ciel, ont lie jugement toâjpur» 
éclairé, la volonté tout- à- fait incorruptible, 
& la puiflànce extrêmement efficace. 
Quant à l’Efprit de l’Homme, il n’cft ja- 

T iiij 



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âz4 Consolation 

mais fi libre que lors qu’il s'occupe à con- 
templer la grandeur du premier des Eftres. 
S’il vient à s’abaifler vers les chofes fenfi- 
bles, il perd: un peu de cette liberté : S’il fe 
renferme dans le Corps que la Providence 
Divine luy fait animer , il l’affbiblit encore 
davantage par le mélange dé la matière. 
Mais s’ileft allez malheureux pour fe plon- 
ger en toutes fortes de vices , il tombe dans 
la plus infâme de toutes les fervitudes, & il 
perd en mefme temps l’ulàge de la raifon 
de laquelle il joüiiroit auparavant avec tant 
de bonheur. Il n’a pas plutoft détourné fes 
yeux de la fouveraine Vérité, pour consi- 
dérer avec plaifir les nuages du Péché, qu’il 
tombe dans une entière ignorance de toutes 
les chofes qu’il connoilToit, & que fes pal- 
lions élevent au dedans de luy-mefme des 
fenebres épailTes à travers lefquelles il ne 
fçauroit plus rien difcerner. 

Quand il fêlai (Te donc emporter au tor- 
rent de fes affrétions déréglées, il fe con- 
fetve luy-mefme dans l'efclavage où il s’eft 
mis, & il devient en quelque façon captif 

{ >ar là propre liberté. C’eft ce que regarde 
a Providence Divine qui voit de toute 
Eternité tout ce qui doit arriver dans 
l’Univers, qui difpofe à l’Homme des ré- 



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DE BoECE. Il f 

compenfes , ou des chaftimens félon fes 
allions ou bonnes ou mauvaifes , & qui? 
dans lefentiment du Poète, 

Entend tout ce qu'on dit , Voit tout ce 

qu'on fkit . 

'îfî^î 1 îf4Mfr ; 



POE SI E IL 



C ’Eft en vain que le Grand Homère 
Célébré dans fcs doétes Vers 
Legrand flambeau de l’Univers, 

Et du Jour le nomme ie Pere. 

Cette claire (ource des J ours 
Ne fè répand en tout fbn cours 
Que fur une moitié du Monde-. 

Et fa plus brillante clarté. 

Ne peut perçer Pobfcurité , 

Du fein de la Terre & de TOnde- 

Le feul Auteur de la Nature 
Découvre tout du haut des Cicuij. 

Le Péché, pour tromper tes yeux. 

N’a point de nuit aflez obfcure. 

11 porte (es regards vainqueurs 
Des plus fecrets replis des cœurt 
Jufques au centre des abyfmes v 
Et les tenebres des Enfers 
A (on vifâge armé d’éclairs 
Ne peuvent cacher leurs Victimes* 



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xi 6 Consolation 

Son éternelle connoiflance 
Regarde tout comme prcfènt, 

Et rien n’échappe à Yctil perçant 
De fa certaine Préfcience. 

Puis que lu y feul il peut tout voir» 

Et pénétrer fans fe mouvoir 
Ce qui nous femble impénétrable, 
N’clt-ilpas Tunique Soleil? . 

Et celuy qu’on croit fans pareil) 
lu/ peut-il eftrc comparable? 

PROSE III. 

M E voicy, Iuy dis- je, dans des diifi- 
cultez plus grandes que les premières. 
Je ne puis accorder en aucune maniéré le 
Libre- Arbitre avec la Préfcience de Dieu. 
S il connoift toutes les chofes, avant mefme 
qu’elles foient, & s’il ne peut eftre trompé 
dans fa connoiflance, il faut que ce qu’il a 
préveu arrive neceflairement : C’eft pour- 
quoy s’il voit de tou te Eternité , non lèule- 
mer.t les a étions des Hommes, maisauüi 
leurs defleins, & les volontez les plus fe- 
crettes de leurs cœurs, il ne leur refte plus 
aucune liberté , parce, qu’il eft impofliblc 



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DE B O E C Ê. «7 
qu’ils fartent ny qu’ils veuillent autre chofé 
que ce que cette Providence infaillible a 
préveu; d’autant que fi l’évenement des 
ehofes pouvoir eftre changé, fa connoif* 
fance ne feroit plus une connoirtance cer- 
taine, mais une iconje&ure mal-a(Turée- r 
ce qu’on ne fçauroit dire de la Science de 
Dieu, (ans un blafpheme. 

Je ne puis auflï goufter la maniéré dont 
quelques Perfonnes s’imaginent démefler 
cette Queftion fi difficile. Ils difent que les 
ehofes n'arrivent pas à caufe que Dieu les 
a préveuës ; mais qu’il les connoift parce 
que fa Providence ne peut rien ignorer; 8c 
de cette forte il faut que la Neceflîté tombe- 
furla Providence, 8c non pas fur les objets 
qu’elle confidere : Car en ce fens il n’eft 
pas neceflàireque ce qu’elle prévoit arrive», 
mais il eft necertaire qu’elle prévoyc ce qui 
doit arriver : Comme fi l’on eftoit en peine 
de fçavoir fi la Préfcience eft caufe de la ne- 
ceflité des ehofes futures, ou fi la neceflité 
des ehofes futures eft caufe de la Préfcience- 
lime fuffitde faire voir que quelque ordre 
qu’on s’y puirtè figurer, l’Evenement de ce- 
que Dieu prévoit fera toâjours necefîàire, 
quoy que (à connoirtance ne femble leur 
impofer aucune necelfité. 



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US C ONSOLÀTION 

Si l’on voit un Hommeafïïs, il eft neceC- 
fairc que la penfée de celuy qui le croit en 
cette pofture foit véritable; & fi Ton opi- 
nion n’eft pas fauïïe, il eft réciproquement 
necefïàire qu’il Toit affis. Il y a donc une 
neceflité pareille dans tous les deux, en l'un 
d’eftte affis , en l’autre de croire la vérité. 
Ce n’eft; pas neantmoins que l’on foit affis à 
caufedelaconnoifiance de l’autre, maison 
a cette connoiflance à caufe qu’on le voit 
affis. Ainfi quoy que l’on foit la caufe par- 
ticulière de la vérité de l’autre , il y a neant- 
moins une vérité commune entre ces deux 
chofes. 

On doit faire le mefme raifonnement de 
la Providence Divine, & des chofes futures* 
car bien que félon la penfée de ceux dont je 
parle , Dieu prévoye les chofes , parce 
qu’elles doivent arriver, & non pas qu’elles 
doivent arriver à caufe qu’il les prévoit, il 
eft neantmoins toujours neceffiure qu’il les 
connoifie avant qu’elles foient , & qu’elles 
arrivent parce qu’il les connoift ; ce qui 
fuffit pour détruire le Libre- Arbitre. 

Cependant quelle extravagance, de vou- 
loir que l'évenement d’une choie qui fe 
fera dans les temps, foit la caufe de la Pré- 
fcience éternelle de Dieu l C’eft néant* 



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D E B O E C E. 11 J 
moins ce qu’on s’imagine , lors qu’on die 
qu’il connoift les chofes futures , parce 
qu’elles arriveront, En outre comme il eft 
neceflaire qu’une chofe foie , lors que je 
fçay qu’elle eft effe&ivement t Audi faut-il 
neceflairement que celle que je prévoy 
avec certitude, arrive en fontemps, & que 
par conléquent fon événement foit inévi- 
table. 

Enfin fi quelqu’un fe reprefente une 
chofe autrement qu'elle n’eft , ce n’eft pas 
une chofe, mais une opinion trompeufe, 6c 
entièrement éloignée de la vérité de la 
Science-: D’où vient que fi quelque chofe 
doit tellement arriver, que neantmoins l’é- 
venement n’en foit ny certain, ny necef- 
faire, qui pourra la prévoir fans eftre trom- 
pé 2 Car comme la Science ne peut fouffrir 
aucun mélange défaulleté ny d’incertitude, 
auflice qu’elle conçoit ne peut eftre autre- 
ment qu’elle fe le reprefente; C’eft ce qui 
fait qu’elle eft toûjours exempte de men- 
fonge, d’autant que les choies font necef- 
fairement comme elle les connoift. 

Comment voulez-vous apres cela que 
Dieu prévoye ce qui peut eftre , ou n’eftre 

E as-î S’il eftime qu’une chofe doit infailli- 
lement arriver, quoy qu’elle puiffe ne pas 



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130 Consolation 

arriver, il fe trompera; ce qu’on ne peut ny 
direny croire fans impiété. S’il prévoit au 
contraire les cjiofes telles qu’elles feront, &C 
que neantmoins H connoifle en roefme 
temps qu’elles peuvent eftre ou n'eftre pas, 
quelle eftime doit- on faire d’une Préfcience 
qui n’a rien ny de ferme , ny d’aiTùrél Ne 
feroit-elle pas femblabrle à cet Oracle ridi- 
cule de Tirefic? 

Tout ce que jediray doit ejtre, ou n'eftre fat- 

Quel avantage laPréfcience Divine aura- 
t-elle fur l’opinion des Hommes? fi comme 
eux elle juge incertain- b événement d’une 
chofe incertaine. Que s’il ne fe peut trou- 
ver aucune incertitude en la pute fource de 
la vérité, ne faut-il pas reconnoiftre que 
l'événement des chofes que Dieu voit dai- 
rement eft neceflaire? & qu'ainfi l’on ne 
peut admettre de Liberté, ny dans les def- 
feins, ny dans les allions des Hommes, que 
l’Entendement Divin, qui voit tout fans 
erreur., détermine, & contraint à l’évene- 
ment qu’il a marqué? 

. Si l’on fe perfuade cecy comme une vé- 
rité confiante, on met toute la Nature hu- 
maine dans le defordre &dans la confufion. 
Oett inutilement que l’on propofe des ré- 



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D E B O E C E. XJI 

compenfes aux Bons , 8c des fupplices aux 
Médians , puis que ny les uns ny les autres 
ne les peuvent avoir mérité par un mouve- 
ment libre & volontaire de l'Efprit ; Et ce 
qui nous fembloit le plus équitable du 
inonde, nous paroiftra tout- à- fait injufte, 

f mis qu’on ne pourra trouver aucune raifon 
egitime de la punition des Criminels , ou 
du falairedes Juftes, qui n’ont rien fait de 
leur propre volonté, mais par la contrainte 
d’une Neceffité qui leur eftoit inévitable. 

Ainfi les Vertus & les Vices ne feront 
qu’en apparence, 8c l’on n’y pourra mettre 
aucune diftinûion qui ne foit contraire à la 
nature des chofes. Enfin l’on tirera de ces 
Principes la conféquence la plus pernicieufe 
qu’on fe puiiTe imaginer , à fçavoir, que 
Comme tout fe fait par 1 ordre de la Provi- 
dence, & que les Hommes ne font pas li- 
bres en leurs deffeins , Dieu feul doit eftre 
confideré comme Auteur du Péché, dont les 
Méchans ne font que les inftrumens. Apres 
cela toutes nos efpérances feront vaines, 8c 
nos Prières deviendront inutiles : Car, 
helas! quelle apparence d'efperer une chofe, 
ny de la demander, fi tout ce qu’on fçauroic 
defirer eftdéja tellement déterminé qu’il ne 
peut changer; Cette dangereufe maxime 



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Consolation 

ruine ainfi l’unique commerce qui foit entre 
leCiel & la Terre, qui ne confifte que dans 
Tefpérance & dans les Prières ; parce que 
nous obtenons par une humilité véritable 
le gage ineftimable de la Grâce Divine 
qu’on doit confidcrer comme l’unique 
moyen dont les Hommes fe puiftent fervir 
pour parler à Dieu, & pour s’approcher 
de cette lumière inaccedible, puis que c'eût 
cette feule Grâce qui nous fait prier , & qui 
nous doune en fuite l’accompliJTement de 
nos Prières. . 

S’il arrive cependant que nos voeux ne 
puidènt jamais avoir d’efficace, quel moyen 
nous refte-r-U pour nous unir étroitement 
au fouverain Bien comme au Principe de 
toutes chofes î Ne faudra -t- il pas félon que 
vous le dilîez il n’yaipas long- temps , que 
l’Homme eftant feparé de fa première 
caufe, & du lieu de fon origine, retourne 
dans le néant dont il eft forty ? 






POESffi 



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U E B CT 1 C I. 23 J 

POESIE II L 

P Ourquoy du Libre Arbitre, & de la Préfciencei 
Naift-il tant de difficultez? 

Et quel Démon contraire à noftre connoiflànce 
Fait combattre deux Véritcz? 

^éT 

L*Efprit qui les cônoift par des preuves fenfîbfcs^ 
Lors qu’il les prend féparément. 

Ne les peut regarder que comme incompatibles. 
Lors qu'il les voit conjointement, 

N'eft-cepas qu'en effet il manque de lumière*. 
Pour en découvrir les accords, 

Tant qu’il eft retenu par l’impure matière 

Dans l’étroite prifon du Corps? 

* ' 

Mais d’où peut naiftre en luy l’ardeur qu’il f kir 
De diftinguer le vray du faux? (paroiflre* 
Connoift-il bien déjà ce qu’il cherche à connoifhe 
Par tant de curieux travaux? 

Pourquoy s'efForçoit-P^connoiftre unechofe* 
Qu|il n’ignore pas en effet? 

Et s’il ne la fçait pas, qu’efl-ce qu’il Ce propofè 
Dans la recherche qu’il en fait? 

Car peut-il rechercher unechofe ignorée? 
Peut-il en aimer lçs appas? 

Et que luy ferviroit de l’avoir rencontrée, 

S'il ne la reconnoiflbit pas? 



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»34 Cons olati ou 

» 

Peut-eitre qu’ayant vcu dans la Divine Eflèncr 
Ce que nous defirons de voir, 

&ous neconfervons rien de cette connoiflance 
Qu’u n reftc confus de (ça voir. 

Ainfy donc noftre Efprit ne fçait pas tout encore,. 
Et n’ignore pas tout au/ïy: 

ÏKçait en mefme temps, en mefme temps ignore, 

. Et demande d’eftre éclaircy, 

TJéT 

Il médite longtemps fur tout ce qui repofe 
En fon profond re/Tonvenir, 

Afin de l’appliquer en fuite à chaque cho(e 
OLE? l’Etude fait revenir. 

*$?««£«*? 

PROSE IV. 



A Ufli-toft que j’eus achevé de dire ces- 
Vers, la Philofophie me repartit en 
cette maniéré. Vous renouvelle* aujour- 
d’huy les vieilles plaintes qu’on a toujours- 
formé contre la Providence; que Cicéron 
fait éclater fi haut dans fes Livres des Divi- 
nations, 8c dont VQUs.mefme avez confi- 
deré fi long-temps, 8c fîcurieufèment toutes 
les difficulté*. Perfonne cependant n’à pû' 
encore téfoudre cette Queftion comme il 
lêtoit àdeficec. Lacaufede cette ignorance 



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DE B OECE. ïj$ 

Ce doi ( prendre de la foibleffedu raifonne- 
ment humain, qui ne fçauroit jamais attein- 
dre à la maniéré de concevoir de la {impie 
Préfcience de Dieu , parce que s’il nous 
eftoic polftble de la comprendre , il ne nous 
refteroit plus aucun doute. J'efpere néant» 
moins guérir voftre aveuglement , & vous 
faire voir clair au milieu de ces tenebre? 
aufli-toft que j’auray démeflc toutes le» 
difficultez qui vous troublent. 

Je vous demande donc pourquoy vous 
ne trouvez aucune folidité dans la réponiè 
de ceux qui n’eftimant pas que la Préfcience 
de Dieu tende les choies necelfaires , foû- 
tiennent que fa certitude n’eft point con- 
traire à noftre Libre- Arbitre. D’où tirez- 
vous un Argument pour prouver la necef- 
fité des chofes futures ; N’eft-ce pas de ce 
qu’eftanc une fois prévcuës , elles ne fçau- 
roient ne point arriver }. S’il eft donc vray 
comme vous venez de l’avouer, que la pré- 
vihon des chofes n’apporte aucune con- 
trainte à leur événement , pourquoy vou- 
lez-vous que l’évenement des actions vo- 
lontaires foit neceflaire * 

Pour vous faire voir quelle conféquence 
on pourroit tirer de ce que vous avez avan- 
cé, fuppofons qu’il n’y a point de Préfcience. 

vij 



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1)6 Consol atio|n 

Vous me direz fans doute que les a&ions- 

C ' lires parla volonté feront entièrement 
. Suppofons en fuite qu’il y en a une, 
mais qu’elle n’impofe aucune neceffité aux. 
chofes avenir ; la volonté comme je croy, 
confervera toujours une liberté très- par- 
faite, & tres-abfolué. 

Cette eonnoiflance , me direz-vous , ne 
rend pas à la vérité les chofes -necelTaires^ 
mais au moins c’eft un ligne qu’elles arri- 
veront neceflàirement. Héquoyne voyez- 
vous pas que de cette forte l’évenement des 
chofes (croit encore neceflaire ? d’autant 
que le ligne donne feulement à connoiftre 
la chofe lans produire ce qu’elle reprefente: 
C’eft pourquoy vous devez premièrement 
prouver que rien ne fe fait que par necef- 
(ité , pour avoir en fuite un jufte fujet de 
dire que la Prélcience Divine eft la marque 
de cette neceffité que vous aurez établie. 
Autrement cette eonnoiflance anticipée ne 
pourra pas eftre le ligne d’une chofe- 
qui ne fera point du tout. Une preuve ne 
peut- eftre folidement appuyée fur des li- 
gnes , & fur des argumens extérieurs , mais 
ellfc doit eftre fondée fur des caulès conve- 
nables & neceflaires que l’on puife dans. 
i’Eflcnce mcfme de lachofe.. 




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DE Bo E C E. tyj 
Je voy bien cependant que vous en re- 
viendrez- toujours à voftre première diffi- 
culté, fçavoir, qu’il eft impoffible quece que 
Dieu connoift devoir arriver,n*arrtve pas en 
effet ; comme fi j’eftimois que ce que Cx 
Providence produit ne doive pas eftre; 5c 
comme fi je ne fça vois pas, que quoy qu’il 
arrive certainement, il n’a toutefois aucune 
neeeflité qui le détermine , 5c qui le con- 
traigne, parce qu'il procédé d’un Principe 
libre; 

Pour vous faciliter l'intelligence de cecy; 
faites reflexion fur toutes les chofes que 
vous regardez. N’eft-il pas vray que tour 
ce que vos yeux confiderent n’en dépend 
pas? Etquelors que vous voyez un Cocher 
qui détourne 5c qui conduit adroitement 
fon Chariot au milieu du Cirque , voftre 
veucneluydonneaucun mouvement qui le 
contraigne , 5c que toutes les aâions fem- 
blables ne reçoivent aucune neeeflité de 
voftre prefence? puis que G leur mouve- 
ment eftoit contraint, on n* aurait pas fujet 
de dire que ce qu'on voit eft une marque 
de l’adreffè de celuy qui le fait. 

Ainfi les chofes qui font libres au mo-i 
ment qu’on les fait, ne fçauroient pas eftre 
aeceflaires avant qu’on les firtjej 5c parcon- 



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*3? Consolation 

féquent il y a des chofes futures dont l’c ve- 
rtement eft fans aucune neceffité. : . .Car de 
dire que ce qui fe fait prefentèment.ne de» 
voit pas arriver, c’eft une opinion pleine 
d’extravagance & de faudeté; d’où l’on doit 
reconnoiftre que ce qui eft préveu ne laide 
pas d’eftre libre , puis que comme la con- 
noifTànce des choies prefentes ne leur peut 
apporter aucune neceffité qui ne foit ima- 
ginaire , ainii la Préfcience des chofes fu- 
tures ne leur peut ofter la liberté qui leur 
eft naturelle. 

Mais peut- eft re doutez-vous que laPré- 
fcience puiiTe s’étendre jufques aux chofes 
futures dont l’cvenement n’eft pas necef- 
faire» & vous y trouvez une contradiction 
que vous ne fçauriez accorder, parce que 
vous e (limez que (i Dieu les prévoit, fa 
connoidance emporte infailliblement une 
neceffité qui leur eft jointe ; & fi cette ne- 
ceffité ne s’y rencontre pas , vous croyez 
.qu’il ne peut y avoir de Préfcience, d’autant 
que la Science ne fçauroit avoir d’objet, qui 
ne foit abfolumeut infaillible ; & que fi- 
l’on prévoit avec certitude des chofes dent 
Pévenement eft de foy-mefine incertain, 
c'eft plutoft une opinion pleine d’obfcurité, 
qu’une Science véritable, qui félon voftrç 



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DE B OECE* 1J9> 
propre fentiment ne feroic qu’imaginaire 
s’il arrivoit, qu’elle fe teprefentaft leschofe» 
autrement qu’elles ne font. 

La caufe de cette erreur, vient de ce 
qu’on fe perfuade qu’on ne connoift les 
ehofes que félon leurs forces , & leur na- 
ture particulière. Ce qui neantmoins ne 
fçauroiteftte, parce que l’intelligence qu’oit 
en peut avoir dépend feulement de la ca- 
pacité de cduy qui les connoift. J’efpere 
vous faire comprendre cecy par un exemple 
extrêmement commun. 

N’eft-il pas vray que la Veuc connoift 
la rondeur d’un Corps d’une autre façon 
que le Toucher» Que l’Oeil la confidere 
toute entière & toute à la fois, par le moyen 
des rayons qu’il envoyé de loin ? & qu’au 
contraire la Main ne la connoift que fuc- 
ceffivement, & qu’en s’approchant de ce 
corps, autour duquel elle fegliflè & fe coule 
adroitement. Les Sens mefmes , l’Imagi- 
nation, laRaifon & l’Entendement, conçoi- 
vent l’Homme d'une maniéré differente. 
Les Sens nes’àrreftentqu’à la figure exté- 
rieure dé la matière. L’Imagination fe re- 
prefente la figure fans aucune matière.. 
L’Efprit s’élève encore au défiiis de lTma- 
gination , fe formant une idée generale de 



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*4° Cens O L AT ION 

H:fpece qu’il prend dans les Eftres parti- 
culiers. Enfin l’Entendement ayant encore 
l’oeil plus vif & plus perçant que la Raifon, 
ne s’occupe point à confiderer cette forme 
univerfelle, mais regarde feulement la fim- 
plicité de l’EfTence dans laquelle il pénétré- 
En quoy l’on doit particulièrement confi- 
derer une chofe, à fçjvoir, que la Puifiànce 
de comprendre la plus noble 8c la plus par- 
faite contient toutes les perfections de l'in- 
férieure , .& que celle-cy ne peut s’élever à 
la façon de concevoir de celle-là. 

Les Sens ont leur pouvoir borné dans la 
feule matière-, l'Imagination ne peut voie 
les efpeces univerfelles ; la Raifon ne fçau- 
roit comprendre une forme toute fimple- 
Mais l’intelligence confidérant les chofes- 
d’un lieu plus élevé , comprend facilement 
la forme toute pure, & juge d’une façon par- 
ticulière des autres chofes qui Iuy fontfoû- 
mifes ; d’autant quebien qu’elle connnoifie 
l’Eftre Univerfél que connoift la Raifon , la 
figure que l’Imagination fe propofe , 8c la- 
matieré que les fens ont pour objet , elle ne 
s’aide pas neantmoins d’aucune de ces fa- 
cultez ; mais elle apperçoit toutes ces cho- 
fesen un moment, & par une fimple aCtion 
4* l’Efprit. Ainfi. la Raifon voulant regar. 

. " dec 

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D E B'O E C E. 14 1 

der quelque chofe d’univerfel , comprend 
fans lë>(ècours des Sens & de l’Imagination, 
tout ce qu’on peut imaginer, & tout ce qui 
tombe fous les Sens. C’eft elle qui s’eftanc 
formé une idée univer Celle de noftre na- 
ture, -donne la définition de l’Homme en 
ces tCttacs,L’Jïbntme e fi un Animal raijôn- 
nabUy (y qui » deux pieds. Quoy que cette 
notion regarde une chofe univerfelle, Per- 
fonne toutesfois ne doute que cettechofe ne 
‘foit fenfible & fujete à l’Imagination , bien 
que la Raifon n’en juge, ny par l’une, ny 

( >ar l’autre de ces deux Puiflances, mais feu- 
ement par une conception raifonnable. 

Enfin quoy que l'Imagination reçoive 
des Sens la première pui fiance qu’elle a de 
voir & de former les figures, elle ne laifle 
-pas de Ce reprefenter elle-mefme les chofe® 
fenfibles, lors que les Cens ri’agiflent plus, 
non pas d’une maniéré fenfible, mais par 
une imprc ffion particulière à l’imagination. 

Ne -voyez-vous donc pas que ces Puif- 
lances fe fervent plutoft, en la connoifiance 
des chofes,de leurs facultez propres, que do 
celles des Eftres qu’ils confiaerent ? Et vé- 
ritablement ce n’eft pas fans fujet ; parce 
que le jugement eftant un A été deceluy qui 
juge d’une choie, il cft nccefiaire que ch®> 

X 

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t 4 -i Consolation 
cun puiffe accomplir fon a&ion par la vertu 
naturelle, 8c non point par le fecours d’une 
puilïance étrangère. 

&m*Èm*mtmt**t* 

POESIE IV. 




A Thenes vit en fon Portique 

Quelques Maiftresdont les Ecrits 
Luy debitoient une Phyfique 
Qujeux-mefmes n'a voient pas compris. 
Ces Gens qu’elle eftimoit fi fages, 

À voient inventé des Images 

Qui s’exprimoient de tous les Corps, 

Et s’impriment en l'Ame hue. 

Qui ne peut agir au dehors 
Sur aucune chofe connue. 

Si l’on veut croire leurs chimères, 
L’Ame eft femblable au Parchemin, 
Qui foufFre tous les cara<3x»res 
Qu*y marque une légère main* 

Elle n’eft en rien differente 
D'une Glace qui repréfente. 

Et qui laifle perdre l'Objet* 

Et contre l’ordre de Nature, 

L'Efprit de tous les Corps fujct 
Eu reçoit en foy la figure* 



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JD E B O E C E. 

Si cedifcours ell véritable, 

DoÛ vient donc que T Entendement, 
D une maniéré inconcevable 
Découvre tout en un moment? 

Qulil comprend l’effet & la caufe, 

S2-!î 1 J f S a . i ÏP roUTCr *om ce qu’il pofe, 
Qiyl dxvife avec netteté, 

Et qu’en expliquant fa penfée, 

U teprend (ans obfcuritc 
La chofè qu’il a defïree? 

D ou vient que (à vafte Science 
Embra/Tela Terre* les Cieux? 

Qujil doit toute ià connoiffànce 
A fes efforts laborieux? 

d’une promptitude extrême 
Il prend au dedans de luv-mefme 
Les armes de la' Vérité? 

Et qu’il s’en fert avec adreffè 
Tour combattre la fauffèté 
Dont il découvre la foibleflè? 

Cette Ame eft donc bien différente 
De ces fujets inanimés 

• la D,lt( l“ e «giflante 

Des Caractères imprimez.* 

Ce n’eft pas que l’objet fenfible 

Dont le Corps la rend fiifceptible. 

Ne précédé fbn aélion. 

Et que pat quelque fjrmpathie 

I lne fafleune impreflîon 
Spr ceueplus noble partie. 

Xij 

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M-3 



±44 Consolation' 

Ainfÿ lors que l’on ft réveille, 

1 Surpris des rayons dti Soleil, 

Ou qu’une voix frappe l’oreille 
Au milieu d’un profond fummeil; 

L’Ame auflïtoft Ce confidere. 

Cherche, & trouve en fo.y l'exemplaire 
De ce, qu’elle voit par les (ens, 

Applique ce parfait Modelle, # 

Et connoisles objets préfens 
Par ceux qui font nez avec elle. 

PROSE V. 

S I I’Efprii -n’cft point femblable au Pa- 
pier qui reçoit toutes fortes de caractè- 
res fans agit de luy-meftne; s’il n'elV pas 
fuÿet à recevoir l’impreflion des Efpeces 
qu’envoyent les Corps, mais ne fe fert que 
4e fes propres connoiflances pour juger 
des objets ; & fi ces objets provoquent 
feulement lesfens, qui réveillent la vigueur 
de l’Ame, afin qu’elle agifle fur eux, & 
qu’elle ramafïè en mefme temps toutes les 
figures qu’elle laifle repofer en elle-mefînei ‘ 
avec cpmjbien plus deraifon doit- on croire 



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DE B O E CI. IM 
qu’une Intelligence tout-à-fait feparée de 
la matière par la fimplicité de Ton Eftre, 
n’emprunte point le fecours des choies ex- 
térieures pour juger dé leurs formes ï 

Ne voyons-nous pas que la Nature a 
donné diverfes fortes de Perfections à dés 
Créatures différentes î Les Animaux im- 
mobiles, comme les Huiftres, 6c tant d’au- 
tres Poiffbns qui ne fe nourriffent que de» 
Conques aufquelles ils font toujours atta- 
chez,' n’ont éu-pour leur partage que le fen- 
timent fans aucune connoiffance. Ceux à 
qui le mouvement eft naturel , 6c dans les- 
quels on voit un inftinét particulier qui leur 
fait, on fuir, ou defirer les chofes, ont outre 
cela l’Imagination. La&aifon ne fe trouve 
qu’en la Nature humaine, comme l’Intelli- 
gence ne fe rencontre que dans l’Effence 
Divine. C’eft pourquoy cette demiere 
connoiffance eft plus parfaite que toutes 
les autres , parce que non feulement elle 
s'étend fur slle-mefme pour fe concevoir}, 
mais encore elle comprend tout ce que fe» 
premières qualités ont de propre. 

Que feroit- ce files Sens & l’Imagination 
venoient à contredire la Raifon , 6c luy 
foûtenir que ce qu’elle confidere comme 
univcrfe!,. n’cft en effet qu’une chimère».- 

X iij 



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ij\.6 Consolation 

parce qu’une chofe fenfible & fujete à l’f- 
maginacion ne fçauroit eftre univerfelle, Sc 
que fi le jugement de là Raifon pouvoir 
eftre véritable, il n’y aurok rien de fenfible 
& de particulier; & que puis qu’elle recon- 
noift elle-mefme, que plufieurs chofes font 
foûmifcs à ces deux Puiftances, il faut 
qu’elle fe trompe lors qu’elle confidere 
comme univerfel un Eftre fenfible & par. 
ticulier. 

Si cependant la Raifon leur répondoit 
qu’elle voit d’rjfte maniéré univerfelle tou- 
tes les ebofes fenfibles , & qui fe peuvent 
imaginer, & que la foiblefle des Sens 8c de 
l’Imagination les empefehe d’arriver à cette 
façon de connoiftre, & de paflFèr plus avant 
que les Efpeces & les Images corporelles, 
& qu’il faut porter un jugement plus folide, 
& plus jufte de toutes les choies dont on 
veut parler. 

Les Hommes aufquets la puiflance de 
raifonner, de fentir, & d’imaginer, eft na- 
turelle , n’embrafferoient-ils pas en cette 
difpute le party de la Raifon > Cependant 
le raifonnement humain , fait à l’egard de 
l'Intelligence Divine , ce que les Sens 8c 
l’Imagination feroient à l’égard de la Rai- 
fon, lors qu’il croit que Dieu ne peut con- 



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D E B O E C E. I 47 
noiltre les chofes futures d'une autre ma» #. 
niere que la Raifon humaine fe les figuce 
elle-mefme. 

Voicy comme vous raifonnez. Si les 
chofes ne font pas certaines 8c neceflaires 
dans leur événement. Dieu ne fçauroit 
prévoir qu’elles arriveront adurément , 8c 
parconféquent il n’y a point de Préfciencej 
ou fi nous en admettons une , il faut en 
mefme temps admettre une neceflité géné- 
rale qui contraigne toutes les allions des 
Hommes, & qui les mette tous également 
dans l’impnillance de rien faire de libre 8c 
de volontaire. 

Si nous eftions aufli bien participans du 
jugement de la première Intelligence que 
nous le fommes de ccluy de la Raifon, 
comme nous eftimons qu’il faut que les 
Sens & l’Imagination cedent entièrement 
à la Raifon , qui les furpafTe en noblefle; 

Ainfl nous croirions que la Raifon devroic 
eftre foûmife à l’Intelligence Divine. 

Efforçons-nous donc, autant quenoftre 
foibleffe le peut permettre , de nous élever 
jufques à cette première connoiflance , 8c 
noftre Efprit y remarquera ce qu’il ne dé- 
couvre pas en luy-mefme ; à fçavoir, que ce 
qui n’a pas un événement necedaixe , ne 

X iiij 

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*4* C QltS O L A T TO N 

laiflc pas neantmoins d’eftre l'objet d’une 
Préfcience certaine & déterminée , & que 
cette Préfcience n’eft pas une conjecture 
erompeufe, mais une Science fimple, &qui 
ne peut recevoir de limites». 

POESIE V. 



Q Ue dans tout ce vafte Univers 
L’Architeâe de la Nature 
A formé d’Animaux divers, 
fit de différente figure/ 

Ceux-là par replis animez 
Rampent toujours fur lapouflîcre*. 
fit îaÜTent leurs Corps imprimez 
fin leur finiieufe carrière* 

Ceux-cy fendent lèvent & l’air. 
D’une aifle légère & rapide, 
fit pénétrent comme un éclair 
Par tout où leur inflinét les guide* 

D’autres paillent dans les Vallons*. 
Enfoncent les molles Arenes, 
Baflentles CoÆeaux & les Monts, 
fies Prez, les Forcfts, dejes Plaines. 



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DE B-OECB. *49 

. 

Mais Dieu créant les Animaur 
D'une forme fi différente, 

Eh un point les a fait égaux. 

Ils ont tous la telle penchante. 

L’Homme la porte droite, & regarde les Cieux^, 
Dignes feuls d’occuper les defirs, &les yeux 
De ccluy qui leur doit fa plus noble naiflanco. 

S’il vous relie quelque raifon» 

Songez que cette différence 
Vous eft une grande leçon. 

Il ne vous fuffit pas d’avoir les yeux drelïer 
Vers cet heureux fejour pour lequel vous naiÆh|, 
L’Elprit doit imiter le Corps eivfà poflure* 

Si ce n’cfl qu’il veiiüle en effet 
Changer avec luy de nature,, 

Et:de Roy, devenir Sujet. 

C$80SDC3^8^-C®30æ0C!SC3' 

PROSE VI. 



P Uis que nous ne connoi fions pas les 
chofes, félon la vertu de leur nature, 
mais félon celle de noftre entendement, 
confidérons à prefent autant que noftre 
foiblefTe le pourra permettre , ce que c’eft 
que la Nature Divine, afin qu’en fuite nous 
puifïïons concevoir à noftre maniéré quella- 
eft la perfection de fa Science.. 



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tyo Consolation 

Tous ceux qui parlent raifonnablement 
de Dieu , difenr qu’il eft Eternel. Exami- 
nons donc ce que c’eft que l’Eternité , parce 
qu’elle nous fera connoiftre fa Nature de 
la Science. 

L' Eternité’ n'eft autre chofi que la foüifo 
fonce parfaite, font foccrjjion, d'une "vit 

qui ne finira jamais . 

Cecy fe pourra facilement voir par la 
comparaifon des chofes temporelles ; d’au- 
tant que ce qui vit dans le Temps, va dn 
Farté au Préfent, & du Préfent au Futur. 
Il n'y a rien dans fon cours qui puirte em- 
braser tout-à-la-fois l’efpace de fa vie* 
mais il n’a pas encore atteint le lendemain, 
qu’il a déjà laifïe perdre le jour précèdent} 
ôe les Hommes mefmene vivent quedati» 
ce petit moment, qui parte fi vifte -qu’ils ne 
s’en peuvent appercevoir. 

Ainfi quand toutes les chofes qui font 
füjettes à l’empire du Temps, n’auroient 
ny commencement ny fin, comme Ariftote 
l’a crû du Monde, & quand leur durée fe 
mefureroit par l’infinité des Siècles } on ne 
pourrait pas neantmoins dire qu’elles fuf- 
fent éternelles, parce qu’elles ne jouiraient 
pas tout à- la- fois de cette durée infinie, 
que le Parte leur fer oit échappé, Sc qu’elle» 



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DE B O E C E. îjl 

nepoflederoientpas encore le Futur. 

Ce qui comprend donc fans fucceftion 
toute la plénitude d'une vie fans fin, à qui 
rien de l’avenir ne manque, & pour qui le 
Pafie ne s’écoule jamais, eft véritablement 
éternel, eft toûjours préfent à foy-mefme, 
y trouve fa Béatitude, & voit fans aucune 
erreur tous les momens des Siècles pafïes 
& futurs. D’où vient que ceux-là fe trom- 
pent, qui fe fondant fur l’opinion de Platon, 
qui dit que le Monde n’a point eu de com- 
mencement , & n’aura jamais de fin , le 
croyent pour ce fujet éternel, aufli-bien 
que Dieu ; car il y a bien de la différence 
entre avoir une durée (ans limites (ce que 
ce Philofophe accorde au Monde) & avoir 
une durée infinie 6c qui foit toûjours pré- 
fente (ce que nous voyons clairement eftre 
propre à Dieu, qui n’eft pai plus ancien que 
les chofes qu'il a créées par le nombre des 
années , mais par la propriété de fa nature 
toute fimple. ) Or comme il arrive que le 
mouvement infiny des chofes temporelles 
s’efforçant d’imiter l’eftat toûjours préfent 
de cette vie tout-à-fait immobile, ne peut 
l’égaler, à caufe de fa trop grande diffé- 
rence ; il faut néceflairement qu’il dégénéré 
de la perfection de cette immobilité dans 



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2yï Consolation 

l'imperfcékion du mouvement , & que ne' 
pouvant avoir une durée toâjours préfente, 
ii s’étende & fe divife ltiy-mefme en ia fuite 
infinie du Temps à venir, & des Stedes 
paflèz; & que comme il ne peut avoir 
tout-à-la-fois la plénitude de fa vie, il tâche 
en quelque maniéré d’eftre toujours , en 
contrefoifant autant qu’il peut, ce qu’il ne 
fçauroit parfaitement exprimer, & qu’il fe 
fèrve à cedeffein delà préfencede quelques 
momensqui s’évanoüiflfent à finit ant qu'ils 
paroiflent. 

D’autant neantmoins que cette préfence 
paflagere a quelques foibles traits de celle 

3 ui demeure toâjours ; il arrive queles yeux 
e noltre Efprit fe trompent quelquesfois 
dans le dilcernement qu’ils en veulent, foire, 
fe figurant que l’iine 6c l'autre ne font 
qu’une mefme choie. 

Cependant cette préfence qui lés abufe 
de fon apparence , eft contrainte de fiiivre 
lé chemin que luy marque la fuite des 
Temps, 8c de palferdans un mouvement 
continuel la vie qu’elle ne fçauroit pofïèdet 
tout-à-la-fois, 8c dans l’immobilité. 

C’eft pourquoy fi nous voulons donnée 
aux choies des noms qui leur foient propres, 
nous dirons avec Platon , que la Nature 



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CE Bote E. 155 
Divine eft éternelle, & que le Monde eft 

{ >erpétuel. Ainfi I’Efprit ne comprenant 
es choies .qui luy font foûmife? que félon 
fa nature, & cette première Effehce eftant 
éternelle & fans viciffitude , il faut que fa 
fcience ne foit point fujette au mouvement 
des Temps , & que demeurant toujours 
dans une (implicite parfaite , elle embrafte 
par l’étendue de fa connoifTance l’efpace 
infiny du PafTé & du Futur, fe rendant les 
chofes préfentes par cette maniéré decon- 
noiftre fi pure & fi parfaite. Et par confé- 
quent fi vous examinez ce que c’eft que la 
Préfdence Divine, vous direz que cé n’eft 
pas une Prévifion , mais une connoi (Tance 
des chofes toôjours préfentes - y d’où vient 
'qu’on ne la nomme pas Prévoyance , mais 
Providence j parce qu’eftant entièrement 
féparée des chofes inférieures, elle les voit 
de loin, & comme d’une Montagne beau- 
coup élevée au deffus du refte de l’Uni- 
vers. 

Voudriez- vous apres célaque la Lumière 
Divine rendift necefiàires toutes les choies 
qu’elle découvre? La connoifTance des 
Hommes leur ofte-t elle la liberté ? Ce que 
vous regardez ceffe-t-il d’eftre libre , 8C 
perd- il par voftre veuc quelque avantage 



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z $4- Consolation 

qu’il ait reçcn de la Nature ? Si vous com- 
parez équitablement là connoilîance Divine 
avec la connoilîance Humaine, vous con- 
feflerez que comme voftre Efprit limité voit 
quelque chofe préfente dans le Temps; 
ainfi l'Intelligence Eternelle , qui ne peut 
eftre bornée par la fuite du Temps , con- 
noift toutes cnofes, & fe les rend toûjours 
préfentes par fa connoilîance. 

. C’eft pourquoy cette Préfcience ne change 
point la nature, ny la propriété des chofes 
qu’elle voit préfentement, & dans fon éter- 
nité, comme elles feront un jour ; ce qu’elle 
fait fans confondre les efpeces des Créa- 
tures qu’elle voit préfentes, en fprte qu'elle 
apperçoit d’un feul & d’un (impie regard 
tout ce qui doit arriver, ou necerfairement,» 
ou librement. C’eft ainfi que lors que vous 
voyez en mefme temps un Homme qui 
marche fur la Terre, & le Soleil quifeleve 
dans le Ciel , vous jugez en un clin d’œil 
que le mouvement de l’un eft libre, & que 
celuy de l’autre eft neceftaire. Il eft donc 
vray de la mefme forte, que la veuë de Dieu 
n'altere point la qualité des chofes qui (ont 

F réfentes à fon égard ,- quoy que futures à 
égard du temps, & qu’il n’a point une 
Simple çpnje&ure de l'évenement des cho- 



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DI B O E C E. ajj. 

Tes , mais une connoiffance véritable , lors 
qu’il ,fçait que ce qui n’arrivera pas avec 
ncceflité, doit neanmoins arriver comme il 
l'a préveu. 

Si vous médités encore une fois qu f il e(t 
toûjours impofltble que ce que Dieu a pré- 
veu n’arrive pas, & qu’ainfi ce qui doit ar- 
river devant nécefïàirement eftre, jeferay 
enfin contrainte de recevoir ce nom de 
Nécefficé que j’ay rejette jufques icy. Je 
vous avoüeray librement une cnofè dont la 
vérité fe trouve tres-folidement appuyée, 
mais que l’on n’eft pas capable de compren- 
dre, fi l’on ne pénétré dans les myfleres les 
plus cachez de la Science Divine : C’eft que 
toutes les chofes font en mefme temps, Sc 
nécefiàires, & libres ; NécefTaires , a l’on 
les regarde en la connoiffance de Dieu; 
Libres, fi l’on les confidere en leur propre 
nature ; parce qu'il y a deux fortes de Né- 
ceflitez, l’une ample, & l'autre condition- 
née. La première fe pourra concevoir, fi 
je dis qu’il faut que tous les Hommes meu- 
rent ; La fécondé, fi j’afïure qu’il faut né. 
cefïairement qu’une Perfonne fe promene 
lors que je la voy effectivement en cette 
aCtion; d’autant qu’une chofe que je voy 
fatis erreur, ne (çaurok. eftre autrement 



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i-y*» Cons ol a t t ot* 
que je me la figure, quoy que «eantmoitw 
elle n’emporte pas avec foy une néceflitc 
fimple 8^ tout- à- fait abfolue, parce que ce 
n’eft pas la .Nature qui la produit, mais la 
feule circonftance, puis -qu’aucune nécefihé 
ne contraint de marcher celuyqui marche 
librement, -bien qu’en -efFet il foit néceffaire 
qu’il foit en ce mouvement lorsqu'il fepro- 
mené. 

Ainfi lors que la "Providence Divine re- 
garde une chofe préfente , il faut necefiai- 
tement qu’elle foit, quoy que fonexiftence 
ne (bit pas absolument & fimplement ne- 
ceflaire: ,Or il eft certain que tout ce que 
nous devons faire-de libre à l’avenir, eft pre- 
fent à Dieu. Si je le confidere par rapport 
à la connoifTance Divine, il eft necellaire 
d’une necelïïté conditionnée ; & fi je le re- 
garde en hiy-mefme , il ne dégénéré point 
de la liberté fimple de fa propre nature. 
Toutes'les chofes donc que Dieu prévoit, 
arrivent aflurément , fans que celles qui 
partent de noftre Libre- Arbitre fe puifient 
exempter de cette certitude, & qu’elles per- 
dent pour cela cet avantage qui leur eft par- 
ticulier, puis qu’avant qu’elles fuITent, elle» 
pouvoient ne pas eftre. 

Mais que nousiert , medirez-vous, d’a- 
voir 



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I 



V l 'S ô i t ï . ïtf 

voir une. liberté ? fi U connoiffancè de 
Dieu marque les Evenemens de nos allions 
avec autant de contrainte que la necedïtc la 
plus rigoureufe du monde pour roit faire. 

Je vous répondray que cette maniéré 
dont Dieu connoift les chofes, met entre 
vos allions & celles qui font abfolumenc' 
neceffaires, la différence qui fe trouve entre 
le mouvementd’un Homme, & le cours du 
Soleil , qui font' tous deux neceffaires lors 
qu’ils fe font , quoy que l’un fuft tres-hbre 
auparavant, 8c que l’autre ne l’euft jamais 
efté. 

C’eft de cette forte que toutes les chofes' 
qui font préfentes à Dieu font infaillible- 
ment, 8c que neanttnoins les unes font pro*. 
duites par la neceffité feule, & les autres 
par une caufe libre. Cen’eft donc pas fans 
raifon que j’aydit que ce qui derroit eftre 
confideré comme neceffàire en la connoif- 
fance Divine, eftoit libre dans fa nature, de ' 
mefme que tout ce qui eft fenfible , eft uni- - 
verfel au jugement de la Raifon , ^parti- 
culier en fa nature. 

Mais quoy, me direz vous, s'il eft en' 
mon pouvoir de changer de volonté , je 
tromperay la Providence Divine par mon 
changement, 8c je rendtaylà connoiffancè 



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±5$ Consolation 

inutile. le vous répondray là deflus, que 
vous pouvez ptendte de nouvelles réfolu- 
tions ; mais que cette eternelle Vérité toû- 
jours préfente à vos defleins les plus éloi- 
gnez, fçachant que vous le pouvez, & con- 
noiflant en melme temps H vous le ferez» 
il eft impoffible que vous évitiez la Pré- 
fcience de Dieu, non plus que vous ne vous 
fçauriez empefcher d’eftre veu par un œil 
extrêmement vi f & perçant, quoy que voui 
Vous mettiez librement en toutes fortes de 
poftures. 

Mais quoy , me répondrez-vous , chan- 
geraÿ- je lelon mon caprice cettePréfcience 
immuable? & lors que je prendra y de nou- 
veaux defleins,l’obligera!y-je de s’en former 
ide nouvelles idées ? Non, {ans doute, puis 
que l’Intelligence Divine fe repréfente tout 
«la fois les chofes futures, & qu’elle les rsu 
malle toutes enfemble dans Gl connoiffance, 
qui n*agit pas fucceiïïvement comme vous 
vous l’imaginez , mais qui prévient & qui 
voit d’un Ample regard- tous vos change- 
mens, ce qu'elle tient d’eHe-mefme, 8c non 
pas de l’évencment des choies futures : d’où 
je pourray facilement répondre à l’obje- 
âion que vous m’avez déjà faite* fçavoir, 
que ce fecc^z une choie déraifoonablz^ que 



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CONSOL. DE BoECE. ZJ? 
de prétendre que nos actions fuffent la caufe 
de la Science Divine ; car l’étendue infinie 
de cette connoiflance embraflant tout, & fe 
[ le rehdant préfent en mefme temps , elle 
donne la Loy généralement à toutes chofes, 
& ne la peut recevoir d'aucune* 

Cela eftan tain fi , la liberté de l’Homme 
n’eft ppint afFoiblie par la Préfcience Di- 
vine ; Les Loix ne peuvent eftre in juftes, en 
propofant des peines ou des récompenfes à 
ceux qui font leurs a étions volontairement;. 
Dieu voit du haut du Ciel tout ce que nous 
faifons ; & l’éternité de fa connoiftànce aC- 
furée concourt à révenement de nos aétions, 
en récompenfànt celles des Bons, & en pu- 
niftant celles des Méchans. Enfin l’efpè- 
rance que nous avons en la puifiànce de 
Dieu n’eft pas inutile; & les Prières que 
nous Iuy faifons ne manquent jamais d’eftte 
efficaces lors qu’elles font juftes. 

Fuye^ donc le Vice , aitnes^ In Fer tu ; ne 
forme^ jamais en 1 roftre EJprit que des dejirs 
équitables, (y riofire^au Ciel que des Fr ter es 
pleines d'humilité. Fosse une f traite 
obligation d'eftre Y ertueux , filasse latyoule^ 
reconnoijhre, fuse que "rosse faites Vos allions 
devant les yeux d'un luge à qui rienjne peut 
eftre caché. 

FIN 

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